« El Mundo » et le lobby juif

Le quotidien madrilène « El Mundo » a publié un article reproduisant des « révélations » d’un goût contestable tirées d’un livre sur le Judaïsme. Sans guère susciter de réactions. Le bandeau est accrocheur : « Judaïsme, les révélations d’un livre. » Le titre ne laisse aucun doute sur l’objet de ces « révélations » : le « lobby » qui vit en Espagne. Le sous-titre enfonce le clou : ils sont dans la banque, la justice, l’hôtellerie, la construction, le textile. Les Juifs espagnols se meuvent dans les circuits les plus puissants du pouvoir et sont en contact avec l’élite économique et politique. Pouvoir compter sur l’appui du « lobby hébreu » peut aller jusqu’à les faire libérer de prison. Le quotidien El Mundo, qui a publié cet article dans un de ses suppléments du dimanche, Cronica du 3 novembre, est connu pour ses provocations et son irrévérence, mais il n’a rien d’un organe d’extrême droite. Et l’article en question n’a suscité aucune réaction. A en croire Enrique Mugica, le « Defensor del pueblo », médiateur, cité en bas de l’article dans une liste de personnalités présentées comme « L’ABC de l’Espagne hébraïque », c’est parfaitement normal : « Le niveau culturel dans ce pays est extrêmement bas. A la télévision, les chaînes publiques, comme les grandes chaînes privées, consacrent chaque jour une heure et demie de programmes aux célébrités de ce monde, à la presse du coeur ou aux diseuses de bonne aventure.
L’Espagne n’est pas un pays cartésien, il n’y a pas non plus de presse à sensation comme en Grande-Bretagne, mais une presse de commérages. Bien sûr, l’article est pernicieux, insidieux, mais, ici, c’est naturel. » Pour le directeur de Cronica, il n’y a pas de problème non plus.
Le livre dont est tiré l’article a été édité par la maison d’édition La Esfera de los libros, qui appartient à El Mundo, et il ne s’agit que d’une « prépublication ». Il oublie que les titres, sous-titres et maquette sont du ressort du journal et que, en outre, il est curieux que l’auteur de l’article soit aussi celui de ce livre, intitulé Le Lobby juif. Pouvoirs et mythes des Hébreux espagnols actuels. AMALGAMES
Le texte donne libre cours aux insinuations : « Contrairement à ce que l’on pense, les Juifs espagnols ou leurs descendants ne sont pas tous millionnaires et ne constituent pas un cercle destiné exclusivement à la défense de ses intérêts. » Voilà qui est rassurant, mais l’auteur poursuit en citant deux personnes, Marc Rich, « célèbre magnat » accusé de « la plus grave fraude fiscale de l’histoire des Etats-Unis » et « absous par Bill Clinton », et « le financier et collectionneur » Jacques Hachuel, qui « a couru le monde dans toutes sortes d’aventures spéculatives et a encouru deux peines de prison pour manipulations économiques illégales avec Mario Conde » (ancien directeur de la banque Banesto, condamné à vingt ans de prison en juillet).
Dans la même veine, l’auteur cite d’autres « Juifs ou descendants de Juifs », qui ne sont pas connus pour leurs démêlés judiciaires, mais pour leurs succès professionnels. Il en profite pour en rajouter, tentant de démontrer les liens pouvant exister, par exemple, entre la femme d’affaires Alicia Koplowitz (présidente honoraire – précise l’article – de la branche espagnole du Centre Pérès pour la paix) et l’Etat d’Israël : Shimon Pérès a été vu avec elle dans un cocktail, le 22 juin 1997, et dans le même restaurant le 24 avril… Suivent quelques histoires embrouillées allant jusqu’à impliquer la monarchie espagnole et l’ex-ambassadeur israélien à Madrid, Shlomo Ben Ami, dans la libération, forcément « scandaleuse », du « magnat russe » Vladimir Gousinski et du même Marc Rich, cité également, dans « la petite liste de Juifs espagnols », comme « le grand magnat du Judaïsme espagnol. Egalement Israélien, Suisse, Belge, Bolivien et citoyen américain… »
L’écrivain Juan Goytisolo, qui vient de préfacer un autre livre, celui de Gonzalo Alvarez Chillida, L’Antisémitisme en Espagne.
L’image du Juif (1812-2002), se dit « très choqué à la lecture de ce pamphlet qui mélange tout et rappelle leProtocole des sages de Sion.
Ce genre d’amalgame à notre époque est très dangereux. Les Espagnols, qui sont parfaitement capables de faire la différence entre un Basque, un Basque abertzale [nationaliste] et un membre de l’ETA, font la confusion entre un musulman, un islamiste et un terroriste et, de même, entre un juif, un Israélien et un partisan de Sharon. Cet article est la preuve de ce que je pressentais et craignais voir : l’antisémitisme. »

• Martine Silber
Le monde du 15/11/2002

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