Irak : La coalition s’enlise

A l’issue d’une entreprise de 14 mois décrite par certains comme le plus grand effort pour bâtir une démocratie depuis la Seconde Guerre mondiale, la coalition laisse derrière elle un gouvernement intérimaire, une Constitution provisoire, une nouvelle monnaie, et un chantier de reconstruction inachevé.
Elle laisse aussi une guérilla de plus en plus audacieuse, alors que, sur le plan économique, les exportations de brut, principale source de recettes du pays, sont faibles, tant à cause de sabotages à répétition que du retard pris dans la rénovation des installations; la distribution électrique est chaotique, et des millions d’Irakiens sont sans emploi.
En outre, ceux qui avaient fustigé les crimes de Saddam Hussein ont été à leur tour éclaboussés par le scandale des sévices sur les détenus irakiens. « L’Histoire jugera notre entreprise à sa juste mesure. Je pense que nous avons accompli moins que ce que nous espérions mais plus que ce que l’on imagine », a déclaré à l’AFP Richard Jones, adjoint de l’administrateur Paul Bremer. D’autres sont plus sévères. « Le bilan est très incertain et si vous jugez par rapport aux objectifs, c’est un échec », estime Ed Walker, ex-ambassadeur des Etats-Unis au Caire et à Damas, qui préside actuellement à Washington l’Institut du Moyen-Orient. Beaucoup estiment que la coalition n’a pas été à la hauteur dès le début, notamment lorsque les forces américaines entrées dans Bagdad en avril 2003 ont laissé piller les bâtiments publics. D’abord dirigée par le général Jay Garner qui voulait rebâtir l’administration avec de hauts responsables baassistes, l’autorité de la coalition été coiffée, dès mai 2003, par Paul Bremer. Sa première décision, la plus controversée, fut de démanteler l’armée, ce qui a jeté à la rue des centaines de milliers de militaires dont une partie a rejoint la guérilla, d’épurer l’administration des baassistes, mettant au chômage plus de 30.000 fonctionnaires et désorganisant l’appareil d’Etat, et de dissoudre les services de renseignements, ce qui a privé la coalition de sources d’information.
A la place, est née l’Autorité provisoire de la coalition (CPA), institution hybride de fonctionnaires, de militaires et d’entrepreneurs, en majorité américains, dont l’effectif a atteint jusqu’à 3.000 personnes. « Aucun animal dans la jungle ne lui ressemble », affirme Scott Carpenter, qui dirigeait un groupe d’experts à la CPA, en notant que celle-ci avait à la fois un rôle exécutif, sécuritaire et de conseil.
La CPA voulait rédiger une constitution permanente et établir un gouvernement élu, avant de transférer la souveraineté, mais la multiplication des attaques l’ont obligée à modifier ses plans. En novembre 2003, M. Bremer a réduit ses ambitions et proposé un calendrier repoussant à la fin 2005, soit après son départ, les deux objectifs qu’il s’était fixés. Il s’est borné à former un gouvernement intérimaire dirigé par Iyad Allaoui et a participé à la rédaction d’une loi fondamentale qui doit régir le pays durant 14 mois. Au sein même de la CPA, on estime qu’il aurait mieux valu s’appuyer sur des « vrais » Irakiens plutôt que sur des exilés, peu au courant de la situation réelle du pays. « Il n’y avait pas assez de personnes à l’écoute des Irakiens », dit ainsi un haut responsable de la coalition, « trop peu de membres connaissaient l’Irak et encore moins parlaient l’arabe ». En outre, la coalition s’est retranchée dans un bunker. « La première chose que nous avons faite a été d’ériger des murs autour de nous alors que nous aurions dû nous promener en ville, boire le café et nous intéresser à la vie des gens », regrette Michael Boyle, un conseiller de la CPA.
M. Jones rétorque que la CPA a établi des bureaux dans toutes les provinces. « On nous a accusés d’être aveugles. C’était peut-être vrai dans les premiers mois mais plus aujourd’hui », dit-il. Pour M. Walker, « la politique de la CPA est pleine de défauts. Elle a plutôt expérimenté que planifié et, de ce fait, a retardé le développement et la reconstruction de l’Irak causant de grands dangers » pour la région ».

• Deborah Haynes (AFP)

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