Le masque et la plume

Mohamed Yatim semble vouloir dédier ses chroniques hebdomadaires sur les colonnes du quotidien islamiste Attajdid à la théorie politique d’Abderrahmane Al Kawakibi sur le despotisme. Cela fait six semaines qu’il ne parle que des idées de ce penseur salafiste syrien qu’il trouve «agréables».
Hier, dans le sixième épisode de la série, il a tenu à faire une synthèse de ce que Al Kawakibi pensait des collaborateurs des chefs d’Etat. Sachant que ce salafiste considérait tous les leaders arabo-musulmans comme des despotes, il qualifiait donc tous ceux qui travaillent aux côtés du dirigeant du pays comme des agents du «petit despotisme». Une idée que M. Yatim trouve très intéressante. Le soubassement analogique de son raisonnement n’échappe à personne. Les idées et leur expression étant libres, il est du droit de ce membre du bureau exécutif du Mouvement unicité et réforme (MUR) d’afficher son enthousiasme pour les idées de l’auteur du livre «Les caractéristiques du despotisme». Surtout s’il considère que les détours historiques hasardeux, selon le principe de similitude, peuvent servir sa démonstration. Mais ce qui suscite les interrogations des lecteurs avisés, c’est l’utilisation répétée et systématique d’exemples tirés de l’époque que nous vivons, des faits actuels, pour attester de la justesse d’idées exprimées au 19ème siècle. Le procédé est naïf sauf qu’il est dénué de courage politique. Le rewriting abusif des idées du penseur salafiste en usant de l’insinuation, de la suggestion, de la mise en parallèle, etc. de manière à le présenter comme un texte contemporain. «Le prestige accordé, c’est donner aux gens des titres vides et élever des personnes à des rangs qu’ils ne méritent pas (…) cela se fait dans les administrations des despotes. Car un gouvernement libre représente les sentiments de la nation qui exclut toute différence entre les individus sauf pour un mérite réel (….) elle n’accorde pas de wissams ni de titres sauf pour une action scientifique ou au service de Dieu… », dit M. Yatim en affirmant citer Al Kawakibi. C’est habile mais un peu cousu de fil blanc. Les exemples se suivent et se ressemblent de citations comportant toutes des allusions, des assimilations, des métaphores et des insinuations. Consacrer une thèse de doctorat à Abderrahmane Al Kawakibi est une chose qui peut être tout à fait normale, mais lui dédier plusieurs épisodes d’une chronique censée être liée à l’actualité est une chose remarquable. Surtout, si l’auteur de la chronique est le représentant de l’un des courants les plus radicaux et les plus influents au sein du Parti de la justice et du développement (PJD) dont il est, entre autres, le patron du syndicat. Sous le masque de Abderrahmane Al Kawakibi, M. Yatim trouve la sécurité nécessaire pour développer en cachette ses idées. Une contrebande intellectuelle. La lettre à qui de droit de Cheikh Yacine avait, en son temps, plus de panache. Ô tempora! Ô mores !

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