Les victimes de Milosevic en colère

Au moment où la dépouille de Slobodan Milosevic était exposée jeudi à Belgrade, les victimes albanaises du conflit au Kosovo constataient avec amertume que l’ancien maître de la Yougoslavie est finalement parvenu à échapper à la justice des hommes. «J’espérais que la justice serait rendue. J’attendais qu’il souffre comme nous avons souffert», confie Fatlum Mirena, un étudiant de 17 ans qui vit à Kosovo Polje. «La mort n’a fait que le libérer des souffrances qu’il méritait». Le père de Fatlum, Hamdi, 38 ans alors, était l’un des 16 membres de la famille Mirena arrêtés par les forces serbes loyales à Milosevic en avril 1999, pendant la campagne de bombardements de l’Otan sur la Yougoslavie, et portés disparus depuis.
Les Mirena vivent dans douze maisons de ce faubourg de Pristina, le chef-lieu de la province du sud de la Serbie peuplée presque exclusivement d’Albanais.
C’est là que s’est dessiné, un jour de 1987, le parcours de Milosevic, d’un apparatchik du Parti communiste yougoslave jusqu’à sa mort, le 11 mars, dans une cellule du Tribunal pénal international (TPI) de La Haye.
«Personne n’a le droit de vous frapper», lance-t-il alors devant des milliers de Serbes fascinés, en réponse à ceux qui se plaignent de discriminations de la part des Albanais. Politicien jeune et ambitieux, il comprend alors qu’il peut utiliser le Kosovo pour asseoir son pouvoir, et déclenche le «torrent nationaliste» qui va déferler sur les Balkans.
Pendant les dix ans qui suivent, il allumera les feux de quatre guerres qui ont conduit à la désintégration de la Yougoslavie communiste pour s’achever, au printemps 1999, par le retrait, sous les bombes de l’Otan, des forces serbes du Kosovo.
Comme les Mirena, la majorité des Albanais de Kosovo Polje a fui pendant les bombardements, et de nombreux hommes ont été tués. Aucun des survivants du clan Mirena, des paysans qui vivaient depuis toujours en paix avec leurs voisins serbes, ne comprend pourquoi ils ont été désignés, parmi d’autres.
Fatlum, qui n’avait alors que dix ans, se souvient que des hommes masqués ont fait irruption chez eux, emportant les hommes, laissant femmes et enfants.
«Je n’ai plus jamais eu de nouvelles de mon père et de mes proches», raconte-t-il. «Longtemps, nous avons eu l’espoir qu’ils soient encore en vie, mais nous avons maintenant des indices disant qu’ils pourraient faire partie des restes humains récemment transférés de Serbie».
Après la guerre, quatre charniers ont été découverts en Serbie, renfermant des corps de victimes albanaises tuées pendant le conflit de 1998-1999 entre la guérilla et les forces serbes, puis transportées et enterrées en secret par les forces de Milosevic.
Depuis que les charniers ont été mis au jour par les autorités serbes en 2001, les restes de plus de 650 corps ont été renvoyés au Kosovo.
Selon le Comité international de la Croix-Rouge, 2.398 personnes, la plupart des Albanais, sont portées disparues.
Les Albanais du Kosovo n’oublieront pas de sitôt leurs souffrances. Comme Fisnik Mirena, qui n’avait que neuf ans quand son père et ses deux frères ont disparu.
«Il est difficile de grandir avec le traumatisme de la guerre. Je ne me souviens même pas de mon père ni de mes frères», raconte Fisnik. «J’aurais préféré que Milosevic pourrisse en prison». Après la disparition des hommes, les femmes du clan Mirena ont pris en charge la lourde responsabilité de gagner leur vie et donner à manger aux jeunes enfants.
«Si nos hommes ne s’étaient pas rendus volontairement, ils menaçaient de prendre nos enfants», se souvient Emine Mirena, 58 ans. «La seule chance que nous avons eue alors est de ne pas avoir vu nos bien-aimés mourir sous nos yeux». Emine raconte que le dossier sur sa famille est l’un des volets de l’enquête menée par le TPI, et aurait aimé voir Milosevic condamné par un «terrible verdict». «Maintenant, il appartient à Dieu de rendre son verdict».

Ismet Hajdari
(AFP)

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