L’Irak, de plus en plus comme le Vietnam

L’ampleur des pertes subies en Irak est encore très loin d’atteindre la gravité du « bourbier » vietnamien, qui a fait 58.000 morts côté américain entre 1961 et 1973. Mais depuis les justifications discutables des deux conflits, jusqu’à la vigueur de la résistance sur place, en passant désormais par les horreurs reprochées aux militaires américains, les points communs s’accumulent. Les photos de prisonniers irakiens nus et cagoulés, humiliés ou torturés par des militaires américains, ont soulevé un haut-le-coeur dans l’opinion d’une ampleur jamais vue depuis près de 40 ans, qui atteint jusqu’aux plus fervents partisans de la guerre.
« Nous risquons de perdre le soutien de l’opinion pour ce conflit », a averti l’influent sénateur républicain John McCain, lui-même ancien prisonnier de guerre au Vietnam. « De la même façon que les Américains se sont retournés contre la guerre du Vietnam, ils pourraient se retourner contre celle-ci, à moins que ce scandale ne soit rapidement résolu, en public et immédiatement », ajoutait vendredi M. McCain. Pourtant, l’opinion répugne encore à mettre les deux opérations sur le même plan.
Un sondage du Pew Research Center publié en avril, avant le scandale des prisonniers, révélait que le quart seulement de l’opinion craignait que l’Irak devienne un nouveau Vietnam. Les ressemblances sont pourtant troublantes.
Au Vietnam, l’administration avait obtenu le feu vert pour engager les troupes après avoir fait état d’attaques nord-vietnamiennes dans le Golfe du Tonkin, dont l’existence a par la suite été mise en doute. En Irak, l’administration Bush assurait qu’il fallait partir en guerre pour éliminer des armes de destruction massive du régime de Saddam Hussein, qui plus d’un an après l’invasion sont toujours introuvables.
En 1968, les officiers américains prenaient soudain conscience de la détermination de l’ennemi durant l’offensive du Têt. En Irak, les officiers ont vécu une expérience similaire le mois dernier à Falloujah. Et tandis qu’en 1968 le massacre de centaines de Vietnamiens dans le village de My Lai révulsait l’opinion, aujourd’hui le scandale des prisonniers irakiens menace de prendre la même ampleur. Le secrétaire d’Etat, Colin Powell, ancien chef d’état-major interarmes, a d’ailleurs explicitement comparé My Lai à la prison d’Abou Ghraib, la semaine dernière. Mais pour certains experts, le scandale des prisonniers pourrait bien être pire encore que le massacre de civils vietnamiens. John Mueller, professeur de sciences politiques et auteur de deux livres sur l’opinion publique et la guerre, explique ainsi que le massacre de My Lai, tout abominable qu’il fût, n’était que le prolongement de la mission assignée aux militaires, consistant à « débusquer et détruire ». « En revanche, quand on va en Irak, l’idée ce n’est pas de tuer, d’humilier, d’assassiner des Irakiens », souligne M. Mueller, « ce qu’on est censé faire, c’est mettre fin à ce genre de pratique ».
Toute évocation de la guerre du Vietnam est lourde de sous-entendus aux Etats-Unis, spécialement en une année électorale où s’affrontent deux hommes de la même génération, l’un, le président Bush, ayant réussi à ne pas y aller, l’autre, le démocrate John Kerry, y ayant glané médailles et vocation politique. « Ce n’est pas encore le Vietnam », a souligné John Kerry le mois dernier. « Je souligne: pas encore », ajoutait-il. « Je pense que ce parallèle est faux », a pourtant déclaré M. Bush à la mi-avril. « Je crois aussi que ce parallèle envoie un message erroné à nos troupes et à l’ennemi », ajoutait-il.

• Peter Mackler (AFP)

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