Une Algérie sans illusions

« Le peuple a porté sur ses épaules cette révolution qui a étonné le monde, ses sacrifices ont été immenses, à la mesure des ses espoirs, vite déçus dès les premiers jours de l’indépendance, lorsque les chefs adulés ont commencé à s’entredéchirer pour prendre le pouvoir », se souvient Mohamed Zouaoui, un maquisard de la première heure.
En effet, dès les premiers jours, la course au pouvoir a opposé le Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA), soutenu par des maquisards de l’intérieur, à l’armée des frontières commandée par le colonel Houari Boumediène. Les Algériens sont sortis pour mannifester leur colère et leur déception en criant « Sept ans ça suffit » (NDLR: la guerre a duré plus de 7 ans).
Puis le Front de libération nationale (FLN) s’est peu à peu érigé en parti unique, régentant toutes les affaires du pays, s’accaparant les biens des colons, dits « biens vacants », pour les distribuer quasi exclusivement aux nouveaux dignitaires et à leurs amis. Les Algériens découvrent alors, à leurs dépens, les mots « piston », « clanisme », « favoritisme », « régionalisme » et leur inévitable corollaire, la corruption, une gangrène que tous les gouvernements clament haut et fort vouloir combattre sans réussir à l’endiguer. Un coup d’Etat a renversé, en 1965, le premier président de l’Algérie indépendante, Ahmed Ben Bella. Le colonel Houari Boumediène, qui a pris le pouvoir, jusqu’à sa mort en 1978, a dirigé le pays d’une main de fer, mettant un frein à toutes les libertés, sauf pour les caciques du régime et leurs satellites. Il était notamment interdit aux Algériens de se rendre à l’étranger, sauf ceux qui disposaient d’une « autorisation de sortie », parcimonieusement distribuée, souvent monnayée, mais largement octroyée aux dignitaires, aux cadres du parti et à leurs proches. Les Algériens se souviennent également des pénuries, des longues files d’attente pour acheter de la nourriture, du café vendu mélangé à des pois chiches et de l’orge. La fin du monopole de l’Etat sur le commerce, dès 1994, a mis fin aux pénuries mais le pouvoir d’achat des Algériens a beaucoup baissé et la pauvreté a augmenté. Plus de la moitié des 31 millions d’Algériens vivent sous le seuil de pauvreté, selon des chiffres officiels. Les Algériens reconnaissent « le gâchis » qui a été fait de toutes les réformes, notamment celle de l’école, que le président Mohamed Boudiaf avait qualifiée de « sinistrée » en 1992. Une arabisation hâtive et improvisée a sacrifié des générations entières d’élèves ballotés de réformes en réformes, alors que de nombreux enseignants avaient le choix entre se recycler ou changer d’activité.
Les différentes réformes agraires, la Gestion socialiste de l’entreprise (GSE) présentées alors, à grands renforts de propagande, comme une panacée sociale, ont été des échecs retentissants, comme la politique de « l’industrie industrialisante » avec ses combinats à la soviétique, désormais à l’abandon.
« On n’a pas encore fini de payer toutes les erreurs de nos dirigeants », résume, amer Ramdane, un ancien employé d’une « société nationale ». Mais un vent de liberté a soufflé sur l’Algérie depuis les émeutes sanglantes d’octobre 1988, lorsque des milliers de jeunes sont sortis crier leur « ras-le-bol » en s’attaquant à tous les symboles du régime, en particulier les permanences du FLN. Les sacrifices de ces jeunes n’ont pas été vains. Le règne sans partage du FLN a volé en éclats, le multipartisme s’est imposé et la presse, sous monopole d’Etat, est devenue plurielle et libre. Les tabous ont été cassés : on ose parler de l’assassinat par ses compagnons d’un des premiers combattants, Abane Ramdane. La mémoire d’hommes comme Krim Belkacem, Ferhat Abbas, Messali Hadj, est réhabilitée, alors que leurs noms étaient gommés de l’histoire officielle.

• Boubker Belkadi (AFP)

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