Cinq Maâlems et une foule en délire

Ils ont tous un caractère difficile, un tempérament lunatique, un ego d’artiste gnaoui. Leur «gnaouia» pouvait mettre en péril le concert. Inviter sur scène Mahmoud Guinea, Abdeslam Alikane, Abdelkbir Merchane, Hamid El Kasri et Mustapha Bakbou, c’est rassembler en effet cinq possibilités d’irruption d’une gnaouia qui peut, à tout moment, transformer la fête en épreuve de force . Les organisateurs ont conjuré le sort pour que les esprits des gnaouas soient favorables à la fête. Ils ont été rassurés vers 15 h, lorsque les cinq maâlems sont arrivés en même temps pour répéter ensemble. «Ils sont tous venus à l’heure !», dit incrédule Soundouss El Kasri, chargée du développement du festival en France. Ils ont lu la fatiha, se sont embrassés, avant de repartir sans jouer un seul accord.
«Comment voudriez-vous demander à de grands mâalems de répéter ?», dit un organisateur. La ponctualité dont les maîtres gnaouis ont fait preuve pendant l’après-midi a fait défaut lors de la soirée. Prévu à 23h 30, le concert n’a commencé qu’à 1 h. Pourtant, le très nombreux public, qui remplissait l’immense place Bab Marrakech, a attendu les artistes sans protester. Ils sont apparus en même temps sur scène. Maâlem Abdeslam Alikane a ouvert le bal. Il était le seul à jouer du hajhouj, attribut du chef du groupe.
Les autres maîtres l’ont accompagné en tapant des mains et en jouant des crotales.  Après, Abdeslam Alikane a cédé l’honneur de mener le groupe à un autre maâlem, et ainsi de suite. Il n’y avait pas de rivalité entre les cinq protagonistes, heureux de se produire ensemble et emportés par l’ardeur d’une foule constituée de plus de 40 000 personnes. Bien plus, les maâlemns se donnaient l’accolade, se tenaient par la main, formaient un cercle pour danser. Le dernier à avoir joué du hajhouj est l’enfant terrible du pays, Mahmoud Guinea. Il a été salué par les cris enflammés de la foule. Guinea a porté le délire de la foule à son comble.
Il sait communiquer avec le public, entretenir son intérêt. Le batteur Karim Ziad, le percussionniste Abdelghani Krija et le saxophoniste Alain Debiossat ont rejoint le groupe des maâlems.
Leur entrée a donné de la densité orchestrale au jeu des gnaouis. Et ce pour le plus grand bonheur de la foule qui oscillait dans tous les sens comme la houle dans une mer en furie. La ferveur de ce public a été récompensée par un moment rare. Les cinq maâlems ont pris leurs hajhoujs pour jouer en même temps. C’était à la fois digne et fort. L’un de ces instants magiques qui font le charme irrésistible du festival d’Essaouira.

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