Destinée royale

La petite fille de trois ans à peine ne comprenait pas tout à fait ce qui se passait alentour. Ce n’était pas tellement sa peine à elle qu’elle ressentait en ce moment-là. C’était beaucoup plus celle des autres, leurs larmes, leurs lamentations, leur douleur, qui la faisaient souffrir et lui rendaient, à son âge, la vie si pesante, si lourde et si grise. Elle regardait sa soeur, de deux ans son aînée, elle aussi en peine, se rapprochait d’elle, se frottait presque contre son épaule, comme pour grandir vite, plus vite, et combler cette béance laissée en elle par ce départ précoce et définitif d’un être cher, si cher. Sa propre mère.
Son père, tout proche, était en ce moment-là tellement abasourdi, tellement noyé dans son chagrin qu’il ne pouvait que très peu pour elle et sa soeur. Pourtant, jamais il ne fut loin, jamais il ne mit de distance entre eux. Ses manières, élégantes et distinguées, ont toujours eu cette touche de dignité dans laquelle il a tenu à élever ses enfants, se souciant du détail à l’extrême et cultivant l’amour du savoir, du sérieux et de la finesse. Sa grand-mère, ce coeur si grand, si meurtrie dans sa propre chair de mère, mais si vaillante, va se démultiplier pour entourer la petite Salma de mille attentions, tendres et bienveillantes, douces et chaudes.
Souvent elle se retrouve dans cette attitude rêveuse et mélancolique, même si, avec le temps, elle a appris à apprivoiser ses chagrins, à tirer sur les bouts de ses cheveux roux, déliant les petites bouclettes, et à se souvenir de cette petite lumière qui scintillait dans la nuit de ses peines, la réveillait en sursaut, et la mettait dans un état second.
Alors elle va petit à petit apprendre à vivre avec cette présence à ses côtés, une lumière qui scintille, de temps à autre, pour elle seule, au plus profond de son être, comme une petite voix complice qui lui dit de tenir bon, de lever les yeux vers l’horizon lointain, de tendre tout son être vers cet ailleurs que tant de fois elle a cru atteindre et qui s’éloigne, jamais trop mais suffisamment pour la faire trépigner et suer d’efforts. Elle a commencé par se déployer dans les études et la quête du savoir, de l’excellence et de la performance. Elle réussit tout ce qu’elle entreprit dans ce sens. Elle se retrouva toujours en tête, mais elle n’en nourrit ni vanité, ni cette forme d’arrogance souvent inhérente à ce genre de profil. Comme si, dans son cas, ce n’était pas là l’essentiel. C’était juste une forme d’hygiène pour entretenir sa vigilance et être prête, chaque fois que la petite lumière venait la surprendre de sa caresse féerique.
Alors, lorsqu’elle venait à peine de terminer ses études et qu’elle se préparait à entrer dans la vie active, pensant qu’elle était en train d’accomplir son destin, la voilà qui voit ce rayon du soleil, en plein jour, la prendre par la main, l’appeler par son nom et l’inviter à se dépouiller des oripeaux d’un itinéraire linéaire pour entamer un destin de fée.
Elle comprend maintenant que cette lumière qu’elle a longtemps consommée dans le secret des ses peines et la discrétion de ses attentes, la voilà désormais qui lui fait une auréole et la comble d’un bonheur qu’elle a longtemps rêvé mais qu’elle n’a jamais pu imaginer de la sorte. Mais, comme d’habitude, dans le destin des anges, l’histoire ne se termine jamais, elle ne fait que commencer et commencer encore. Parce que cette beauté-là est éternelle.

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