Drogue, justice et eaux troubles

Le cargo appelé Winner battant pavillon cambodgien et ses onze marins ont été arrêtés par la marine française le 13 juin dernier au large des îles Canaries. Des commandos s’étaient alors lancés à l’abordage du navire soupçonné de transporter deux tonnes de cocaïne en provenance de Colombie (chargée au large de Cuba) et à destination d’Europe. Ce coup de filet avait été largement salué par le nouveau gouvernement Raffarin, comme «un succès majeur dans la lutte contre le trafic de drogue». Seulement voilà, dès les premiers jours qui ont suivi l’opération, les critiques quant à l’attitude des autorités françaises sont apparues. Athènes – qui a interpellé les deux armateurs grecs du navire – et Madrid – un des marins était de nationalité espagnole – ont notamment déploré que la plus grande partie de la cargaison ait pu être jetée à la mer avant l’intervention. Seule une caisse de 80 kg de cocaïne a été saisie. Tous ont aussi critiqué les blessures infligées par les commandos français à l’équipage, et particulièrement à Manuel Marino Carracedo, un Espagnol de 69 ans. Cet «acteur important du trafic» est décédé à Dakar (Sénégal) où il avait été hospitalisé, le 20 juillet. Selon les conclusions de l’autopsie, son décès résulterait d’une «crise cardiaque consécutive à un infarctus du myocarde aggravé par un état de choc traumatique». La marine française nie toute responsabilité.
Les autres marins – roumains, ukrainiens, grecs et chiliens – ont quant à eux rapporté avoir été enfermés dans une cabine tout le long de l’acheminement du navire vers Bilbao puis Brest, durant treize jours. Plusieurs d’entre eux ont par la suite annoncé leur intention de déposer plainte contre «X» au tribunal de Brest pour «atteinte au droit à la liberté et à la sûreté», «arrestations et détentions arbitraires». Me David Rajjou, l’un des avocats des matelots, a estimé que l’opération avait été opérée dans «un vide juridique complet qui a permis aux militaires de faire n’importe quoi». «Les marins auraient été bâillonnés, menottés, entravés, enfermés dans leur cabine et soumis à différentes privations», a-t-il déclaré. Une précédente requête avait déjà été déposée le 24 juillet dernier par un collectif de huit avocats qui contestent la légalité de l’arrestation du Winner. Le navire immatriculé au Cambodge avait en effet été arraisonné dans les eaux internationales sans l’autorisation de ce pays alors qu’il n’est pas signataire de la Convention de Vienne sur la question. Dans son enquête publiée samedi, le journal Le Monde relevait pour sa part «la colère des pays qui, depuis plusieurs mois, participaient à l’enquête afin de démanteler un vaste trafic entre l’Amérique latine et l’Europe». Paris a affirmé être intervenu à la demande «express» des Américains, qui n’auraient pu arrêter le bateau parti des Caraïbes. La France s’est aussi sentie «concernée en raison de la présence de sa marine au large des côtes africaine».
Selon le quotidien français, le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin avait lui-même donné l’ordre d’ouvrir le feu sur le Winner qui refusait d’obtempérer. «Pourquoi un tel empressement? Qui des militaires ou des politiques à voulu passer à l’action ?», s’est interrogé Le Monde dans cette affaire d’arraisonnement qualifiée d’opération «à la cow-boy».

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