La stratégie croisée de Madrid

La visite d’Etat effectuée par le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, à Madrid a pris fin hier et le chef d’Etat algérien est rentré chez lui fier de ses conquêtes en terre d’Andalousie.
Durant les deux jours qu’a duré la visite, le chef de l’Etat algérien et le président du gouvernement espagnol ont signé un traité d’amitié et de coopération qui consacre l’établissement de « relations stratégiques » entre les deux pays méditerranéens. La visite du président algérien a également été marquée par la signature de trois conventions portant sur l’assistance judiciaire et pénale, la coopération dans le domaine des transports terrestres internationaux de passagers et de marchandises, et la non-double imposition pour les ressortissants des deux pays, ainsi que par la signature d’un nouveau protocole financier entre les deux pays pour un montant de 100 millions de dollars. De retour à son pays, Bouteflika présentera donc un bilan « positif ». D’ailleurs, pour lui c’est faire « d’une pierre deux coups ». Ainsi, il a gagné un allié stratégique (l’Espagne) et a contrarié un ennemi conventionnel (le Maroc). En plus, il s’est assuré un soutien espagnol à son régime face à une instabilité interne de plus en plus flagrante. Dans leur conférence de presse conjointe, les deux présidents ont été sincères en qualifiant leur rapprochement de stratégique. Mais, les deux responsables ont omis d’en définir la portée dans le temps. S’agit-il d’un rapprochement occasionnel dicté par la crise avec le Maroc, ou bien d’un rapprochement long terme pouvant se transformer en une alliance ? Tout observateur avisé pencherait tout de suite pour la première hypothèse. Et il ajouterait que toute alliance basée sur des intérêts occasionnels disparaîtrait avec les raisons l’ayant provoquée.
Quelle est donc cette logique ayant poussé deux Etats ayant toujours incarné l’antagonisme historique, géographique, politique et économique à finaliser, en six mois seulement (depuis le sommet européen de Valence), une convention de coopération globale et multidirectionnelle ? D’abord, il est évident que dans cette nouvelle dynamique entre nos deux voisins c’est l’Espagne qui assure le rôle de chef d’orchestre. Il est donc impératif de penser que l’initiative est espagnole et Alger n’a fait que suivre. Une réaction normale compte tenu de l’animosité algérienne envers le Maroc. Dans la région du détroit de Gibraltar, il existe divers axes « naturels » et que les Etats de la région essayent d’exploiter pour se forger une place d’Etat pivot du nouvel ordre mondial.
Le plus traditionnel est celui de Rabat-Paris. Un axe des plus solides, car il est basé sur une politique à long terme et une vision commune de l’avenir de la région. Il est doté de mécanismes de protection permettant sa survie à toute crise passagère comme ce fût le cas au début des années quatre-vingt-dix. Cet axe s’est renforcé avec l’arrivée de Jacques Chirac au pouvoir en France. C’est en réaction à cet axe que l’Espagne a opté pour ce qu’on appelle une stratégie croisée à savoir créer un axe Madrid-Alger. Pour les stratèges espagnols, l’Algérie peut constituer un allié potentiel économique, politique et sécuritaire qui peut lui assurer un équilibre de forces avec la présence française dans le Maghreb. Alors que, pour eux, le Maroc ne pourrait jamais élever ses relations avec l’Espagne au rang réservé à la France. Il pourrait même, dans un futur proche, constituer un adversaire potentiel qui peut concurrencer l’Espagne dans son ambition d’être le représentant du nouvel ordre mondial dans le détroit de Gibraltar.
C’est ce qui explique aussi par extension l’existence de ce désir chez l’Espagne d’affaiblir le Maroc en l’empêchant de parachever son intégrité territoriale en soutenant les séparatistes du Polisario. Car, en récupérant son Sahara, le Maroc assure l’extension de l’axe stratégique avec la France qui devient Paris-Rabat-Nouakchott-Dakar qui est a une dimension Europe-Afrique très importante.
Une dimension que Madrid veut amputer en essayant de créer dans le futur l’axe Madrid-Alger-RASD, et qui est déjà opérationnel comme Madrid-Alger-Polisario. C’est pour cette raison que la direction des services secrets militaires espagnols (Centre National d’Intelligence, ex-CESID, organe chargé en Espagne de définir la définition des grandes lignes de géostratégie politique), considère que la création d’un micro Etat au sud du Maroc est une question primordiale pour contrecarrer l’épanouissement du Maroc en tant que pays-clef de la politique internationale dans la région.
Mais ce que Madrid a omis dans tous ses calculs est que la meilleure stratégie aurait été de créer un axe vertical de coopération qui aurait l’avantage de servir les intérêts des deux pays. Un partenariat Madrid-Rabat aurait permis à l’Espagne d’avoir une dimension africaine via le Maroc et à celui-ci d’accéder à l’espace européen à travers l’Espagne. Une équation plus facile et sans inconnus. L’Espagne, qui cherche incessamment depuis quelques années à se frayer un chemin dans le continent africain à ses investisseurs, aurait bénéficié de l’aide marocaine. Et Rabat gagnerait un partenaire important au sein de l’Union-Européenne.
Aujourd’hui, à la veille du premier anniversaire du début de la crise diplomatique entre le Maroc et l’Espagne (l’ambassadeur marocain à Madrid avait été rappelé pour consultations le 28 octobre 2001), il revient à tous ceux qui tiennent à promouvoir l’amitié maroco-espagnole et à fomenter la paix et le développement entre les deux rives du détroit, de militer ensemble pour que les canaux de dialogue soient rétablis entre les deux voisins.

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