Le Nobel de la paix prend des airs Anti-Bush

Les critiques se sont succédé ces trois dernières années : feutrées comme celles de Kofi Annan, lauréat 2001, qui avait estimé qu’il ne serait « pas sage » d’attaquer l’Irak, ou plus explicites comme en 2002, lorsque le président du comité Nobel avait expliqué que l’attribution du prix à Jimmy Carter était « un coup de pied » envoyé à l’administration Bush. Mercredi, c’est l’avocate iranienne Shirin Ebadi qui, en recevant le prix Nobel de la paix 2003, s’est érigée contre « certains Etats » qui « ont violé les principes universels et les droits de l’Homme en utilisant les événements du 11 septembre et la guerre contre le terrorisme international comme prétextes ». Le prix Nobel de la paix est-il devenu le forum annuel des anti-Bush ? « Cela devient en effet une tendance », commente Stein Toennesson, directeur de l’Institut de recherche pour la paix d’Oslo (PRIO). « Mais je ne crois pas que c’était l’objectif avoué du comité Nobel cette année. L’idée, c’était de récompenser Ebadi pour son combat en faveur des femmes et des enfants », a-t-il expliqué à l’AFP. Selon lui, le discours de Mme Ebadi, qui a notamment dénoncé la détention par les Etats-Unis de centaines de prisonniers sur la base de Guantanamo, était surtout destiné aux extrémistes iraniens qui l’accusent d’être à la solde des pays occidentaux. « Je crois que l’intention d’Ebadi était surtout de ne pas apparaître comme une marionnette des Etats-Unis », précise M. Toennesson. « Ses critiques des Etats-Unis, même sous forme d’allusions, n’ont échappé à personne alors qu’elle a vraiment pris des pincettes avec son propre régime, dont elle n’a pas cité une seule violation des droits spécifique. » Chercheur à l’Institut norvégien des Affaires internationales (NUPI), Espen Barth Eide partage cette analyse. « En tant que musulmane modérée, elle doit prouver à ses concitoyens qu’elle n’est pas dans la poche des Américains », dit-il. « En Iran, les gens ont l’impression que les Etats-Unis veulent les changer. De son côté, Ebadi et les modérés veulent aussi du changement avec plus de tolérance et plus de démocratie. Il est donc important pour Ebadi de marquer la différence entre les deux », affirme-t-il. Selon les experts, la partie du discours que la lauréate a consacrée au soi-disant double langage occidental au Moyen-Orient a aussi contribué à lui attirer les bonnes grâces de certains musulmans. Mme Ebadi a déploré que le non-respect par l’Irak des résolutions de l’ONU ait valu à ce pays deux guerres en douze ans et des sanctions économiques alors qu’Israël continue, plus de trente cinq ans après, d’occuper les territoires palestiniens malgré les résolutions appelant l’Etat hébreu à se retirer. Mais pour M. Barth Eide, les coups de griffe successivement portés au président Bush ne font pas du Nobel un prix anti-américain, comme en témoigne son attribution l’an dernier à un ancien occupant de la Maison Blanche, Jimmy Carter. « La politique de l’administration Bush s’est quasi systématiquement inscrite en porte-à-faux par rapport au droit international » cher au comité Nobel, observe-t-il. « Mais il faut bien distinguer ces deux choses : ceux qui le reçoivent et ceux qui l’attribuent ont pris leurs distances par rapport à Bush mais le prix n’est pas anti-américain » pour autant.

Pierre-Henry Deshayes (AFP)

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