Le PJD : un parti aux voix multiples

Le PJD : un parti aux voix multiples

Il est une vérité que les hommes politiques de par le monde ne connaissent que trop bien : le discours est une terrible arme au service de la communication politique et partisane. Une arme, sans doute, à double tranchant, qui se retourne, assez facilement, contre soi, à la moindre manipulation hasardeuse des mots et des sens, intentionnée ou spontanée.
Ajoutée à cette vérité, celle qui dit que «trop de communication tue la communication», finit par asseoir, aisément, l’idée que tout homme politique qui multiplie les sorties médiatiques et les discours finit par en faire trop, et court le risque de se retrouver au milieu des constituants d’une image auto-construite, difficilement maîtrisable.

Dans le contexte marocain, tout renseigne que, depuis 2010, la communication politique du PJD, aussi populiste que foisonnante, s’est, doucement, pris les pieds dans un sérieux engrenage.

Beaucoup de meetings, de multiples discours, un foisonnement d’interviews, un déluge d’idées et d’opinions, à chaque fois, taillés différemment. Assez souvent oraules et spontanées, les interventions de M. Benkirane ont fini par dire tout et, assez souvent, son contraire.
Nombreuses ont été les sphères du pouvoir, politique, économique et médiatique, qui n’ont pas caché leur exaspération.

Au PJD, les conseillers du SG ont fini par s’en apercevoir, autant que nous. Cette réalité ne faisait qu’accumuler les mésententes autour et avec le parti qui dirige l’Exécutif. Les «dégâts» politiques en sont devenus pesants pour un parti qui, avouons-le, cherche, avant tout et au-delà de tous les discours moralisateurs sur les «réformes», à «normaliser» sa présence en se faisant «reconnaître» une place légitime sur l’échiquier politique national.

Sans que ce ne soit facile à défendre, le sujet a été posé sur la table de la discussion. Avec le temps, M. Benkirane a fini par accepter ces «critiques», avec des promesses pour corriger ce qui devait l’être.
L’occasion de son passage dans une émission diffusée, il y a trois semaines, par les 2 chaînes nationales, SNRT et 2M, devait nous permettre de vérifier le progrès fait. Il n’en fut rien, on est resté sur notre faim.
Au bout d’une heure et demie, on a découvert un «genre journalistique nouveau», à mi-chemin entre la conférence de presse et le discours, un quasi-monologue ponctué par des questions de journalistes exaspérés, voire, pour certains, terrifiés de découvrir de près le personnage, sa hargne injustifiée et sa nervosité exprimée, parfois, à la limite de la courtoisie.

A notre grand regret, M.Benkirane s’est, encore une fois, livré à son jeu favori: crier plus fort, gesticuler à outrance, bousculer avec intolérance ses vis-à-vis, débiter ses «vérités» sans se soucier des arguments, s’abstenir de répondre aux questions qui lui déplaisent sans se justifier. Bref, un «one-man-show» qui a, encore une fois, déçu et fort déplu, au sein même de son camp et parmi ses partisans.

Ce moment télé, censé «rassurer» et permettre de constater le changement promis, ou espéré, n’apporta rien de nouveau. On n’avait plus qu’à prendre notre mal en patience et attendre une nouvelle occasion qui ne pouvait trop tarder tellement l’homme adore «apparaître».  

Le 31 octobre, on en a eu une à l’occasion d’un long entretien accordé au journal «Asharq Al Awsat», dans lequel Benkirane revenait à la charge, pour une énième tentative de convaincre qu’il était, désormais, réellement devenu un homme politique «sage», à cataloguer au rang des adeptes du «réalisme politique».
L’exercice consistait, cette fois, à «clarifier» les positions sur beaucoup de sujets «sensibles», à propos desquels les discours du chef du PJD, que ce soit dans l’opposition ou durant sa première année de gouvernement, avaient réussi à cultiver une ambiguïté qui ne rassurait personne.

Son rapport au Roi, ses relations avec les conseillers du Roi, les liens entre le PJD et le Mouvement unicité et renouveau (MUR), ou ceux avec la confrérie des Frères musulmans et, plus globalement, les mouvances islamistes de par le monde arabe, les rapports aux autres partis politiques marocains, essentiellement l’Istiqlal et le PAM, etc.
C’est clair, Benkirane avait créé autant d’amalgames qu’il avait fait de discours. A chacune de ses sorties, on a eu droit à la phrase assassine, à l’accusation de trop, à la «nuance» qui ouvre la voie à tous les doutes. On ne les rappellera pas ici. YouTube conserve soigneusement toutes les vidéos. Heureusement, pour la mémoire.

Dans un contexte international en permanente évolution, une plus grande stabilisation de la réalité politique du monde arabe semble être souhaitée par les grandes puissances. Longtemps excité par ce «Printemps arabe» qui l’a «amené au pouvoir», Benkirane ne pouvait pas rester indifférent à cette nouvelle réalité. Certes, faire le signe des «quatre doigts», lors d’un meeting des jeunes du PJD, en appui aux militants des Frères musulmans, mobilisés aux places «Rabea Al Adawiya et Nahda», au Caire, n’était pas du tout inspiré ou lucide, de la part d’un chef de gouvernement qui demande aux pays du Golfe un soutien économique en situation de crise. N’empêche, deux années presque après sa nomination à la tête de l’Exécutif, les temps ont sérieusement changé, et M. Benkirane, fin calculateur, affiche désormais la volonté de «faire la paix», autant avec la «cravate» qu’avec la réalité du pouvoir et ses enjeux.

Générosité oblige, on croira, de bonne foi, sur parole. Sagesse oblige, on veillera et on verra.
Les occasions ne manqueront pas pour vérifier si le PJD a bien intégré les véritables enjeux d’une vie politique nationale, aux tendances plus fortes, et stratégiques, que le poids des affluents imposés par des contextes géostratégiques difficiles. La veille s’impose, donc, et il y a de quoi, car parallèlement à cette tendance à ajuster sa communication politique, le patron du PJD semble peiner devant les autres «voix» du parti qui poursuivent sur la même lignée, entretenant l’amalgame entre des discours qu’imposerait la posture de l’opposant et ceux qui tirent profit des privilèges et des réalisations du gouvernant.

D’ailleurs, la multiplicité de communiqués, diffusés au nom personnel du secrétaire général du parti, pour rappeler que les «positions du parti sont celles qu’expriment les communiqués de ses instances officielles, et non les déclarations de ses leaders», est là pour attester que, à supposer que le choix de changement de son discours politique, ait été, sincèrement, pensé et voulu, la tâche n’est pas du tout aisée.

Pour preuve, la semaine passée, lors des premières discussions autour du projet de loi de Finances, Abdallah Bouanou et Abdelaziz Aftati, deux ténors du groupe parlementaire du PJD, ont continué, à cœur joie, ce qui semble être un exercice dont ils ont la maîtrise: critiquer, accuser, nuancer, ressasser les mêmes arguments sans se soucier de les prouver.
Hors Parlement, la situation n’est pas plus différente. Abdelali Hamieddine et Ahmed Raissouni, pour ne citer que ceux-là, assurent, à travers une présence médiatique entretenue (télé et presse écrite), qui donne la preuve, à chacune de leurs sorties, que si Benkirane veut bien afficher une volonté de «changement», le parti ne semble pas trop concerné par cette dynamique de réalisme politique. Bien au contraire, ces «voix du PJD» entendent poursuivre sur le même registre de discours, politiquement provocants, voire inquisiteurs.

Interviewé par le quotidien «Almassae», il y a quelques jours, M. Ahmed Raissouni a cru bon revenir sur le «cas Mezouar», allant jusqu’à dire que la «transparence» aurait imposé que l’intéressé soit «devant un tribunal non pas au gouvernement». Stupéfiante attitude à l’égard d’un allié qui vient tout juste de permettre à Benkirane de restaurer sa majorité politique et de rester aux commandes en tant que chef de gouvernement.
Pire, Cheikh Raissouni va jusqu’à affirmer que la «réforme», vœu partagé par tous les Marocains au-delà des acteurs, n’aurait aucune chance si «le PJD est (politiquement) brûlé !».

Comprenez : Sans nous (le PJD !), la «réforme» ne pourra se faire, et la porte du pays en serait ouverte sur le chaos. Terriblement prétentieux. Sans commentaires… de plus!
On reviendra, ici, décortiquer la «réforme», ressassée par le PJD, avant et depuis l’entrée au gouvernement, quand on en saura un peu plus sur ses contours et ses déclinaisons.
D’ici là, on reste pantois devant la réalité du long chemin qui reste à parcourir pour M. Benkirane et les siens, s’ils tiennent à convaincre de leur volonté de n’être qu’un acteur «normalement» présent sur l’échiquier politique national, aux côtés des autres… et avec les autres.

Mieux : Si le PJD veut que cette présence devienne, non seulement normale, mais souhaitée par tous les acteurs, dans le cadre d’un partenariat intelligent et dynamique, il faut espérer que le parti ne rate pas, encore une fois, comme ce fut le cas ces deux dernières années, les occasions de se démarquer définitivement de l’image «ambiguë et nuancée», construite par des élans populistes dont le parti a le secret, et par une absence de programmes concrets qui donneraient un sens aux réformes promises.

Le pays a besoin d’idées novatrices, osées, pour construire un avenir capable de composer avec une globalisation envahissante, qui impose ses propres règles. L’exception marocaine se renforcerait mieux, dans un effort national, fait de solidarité active et multidimensionnelle, qui poursuit la mise en place d’un modèle de développement singulier et serein.

Les «voix» du parti de la lampe seraient bien plus «éclairées», si elles venaient à travailler le positionnement du PJD, pour les Marocains et avec eux, au-delà des aléas du contexte chez les «voisins» et «frères».

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