Migration, Syrie, Sahara… les confessions de Levente Magyar

Migration, Syrie, Sahara…  les confessions de Levente Magyar

ALM : Vous entamez actuellement une visite officielle au cours de laquelle plusieurs rencontres avec des hauts responsables sont prévues. Quel est l’objet de ces entretiens et quels sont les partenariats envisageables entre le Maroc et la Hongrie dans un futur proche ?

Levente Magyar : Je suis au Maroc pour 24 heures. Il est dommage que ce soit si court. Mes rencontres lors de cette visite sont axées sur deux champs. Celui politique et celui économique bien évidemment.  Nous avons constaté que le Maroc et la Hongrie poursuivent des relations de coopération extrêmement dynamiques qu’il faut faire croître car beaucoup reste à faire. En décembre se tiendra une séance de la commission économique mixte des deux pays. C’est un forum où nous avons régulièrement l’opportunité d’étudier et de revoir tous les dossiers courants et encourager la coopération. Nous n’avons aucune crainte à ce sujet. Quand les relations politiques sont en place et sur une bonne base, la confiance que cela engendre nous permet de gagner du temps et de produire des résultats concrets.

Vous parlez de concret, qu’y a-t-il de programmé jusque-là dans ce sens ?

D’une part, la Hongrie a une représentation économique au Maroc : la Maison de commerce hongroise, qui représente toutes les entreprises hongroises qui ont la capacité et la volonté d’exporter vers le Maroc leur expertise, savoir-faire et bien sûr leurs produits. D’autre part, nous allons incessamment rencontrer des acteurs économiques avec qui nous avons déjà lancé ou avec qui nous voulons lancer des investissements et des opportunités de commerce.

Quelle est la nature des échanges commerciaux entre les deux pays et à combien s’élève leur volume ?

Ce volume oscille entre 150.000 et 200.000 dollars de volume annuel global. Ce qui est très loin de la valeur optimale que l’on souhaiterait atteindre. On a encore beaucoup de travail à faire. Tout est là, il faut donc être plus exigeant pour traduire nos bonnes relations sur le terrain.

Le Maroc s’est inscrit dans une vision territoriale ambitieuse, à savoir la mise en place de la régionalisation avancée.  Ce projet engage l’ensemble des entités régionales, notamment les provinces du Sud, dans une dynamique politique et socioéconomique intégrale. Dans ce même sens justement, quel est le positionnement de la Hongrie  quant à la question du Sahara marocain ?

On comprend bien que c’est une question très sensible pour la région. La Hongrie, dans chaque cas similaire, préconise les négociations politiques pour résoudre ces questions et conflits. Nous ne voulons en aucun cas nous mêler de ce débat parce que nous n’en maîtrisons pas tous les détails. C’est loin de nous mais ce qui est sûr c’est que nous appuyons toute tentative pour régler cette question en paix et de manière tranquille.

Le Maroc est la troisième étape d’une visite régionale qui inclut la Tunisie et l’Algérie également. Pourriez-vous nous faire un comparatif entre les trois pays, notamment en matière de gestion migratoire, question sur laquelle votre pays est très impliqué récemment ?

Ces trois pays, et d’autres comme l’Egypte, jouent un rôle indispensable dans la défense non seulement de l’Europe mais d’eux-mêmes en première place contre la migration clandestine. L’Europe vient de se rendre compte à quel point ce phénomène peut mettre en jeu tout ce qu’on a achevé pendant les dernières décennies en termes de développement économique et social. La conviction du gouvernement hongrois c’est qu’il faut formuler une action commune qui inclut tous les pays concernés. On a un problème en Europe mais les racines de ce problème se trouvent ailleurs.  Il faut impliquer tous les pays pour essayer de gérer les conséquences de ces troubles et bien sûr coordonner leurs actions humanitaires visant ces migrants.

Vous avez évoqué des menaces économiques sur l’Europe mais à côté de cela, c’est une crise humaine à laquelle il faut trouver solution. Où se situe votre responsabilité à ce niveau, d’autant plus que vous êtes un pays d’accueil et de transit aussi où l’affluence des migrants est énorme ?

Il faut admettre que nous faisons face à des millions de sorts humains tragiques. Nous avons une obligation morale, et cela est valable pour tous les pays du monde, d’assurer leur part pour aider ceux qui sont dans le besoin. Là aussi il faut faire une distinction très importante. Il y a des réfugiés qui fuient parce que leur vie est menacée et il y a les migrants économiques qui cherchent une meilleure vie et c’est légitime. Il faut tout de même savoir traiter ces cas séparément pour pouvoir résoudre le problème qui se pose actuellement. Ceux qui viennent en Hongrie en provenance de Syrie ou d’autres pays du Moyen-Orient en conflit, ne sont dans la plupart des cas pas des réfugiés. Ce sont des migrants économiques parce qu’ils n’arrivent pas en Hongrie directement de leur pays d’origine mais passent d’abord par la Turquie, la Jordanie, le Liban et autres  où ils sont déjà en sécurité et sont soignés dans les camps de réfugiés. Au moment où ils cherchent une meilleure vie dans une destination autre, ce ne sont plus des réfugiés.

La politique actuelle de la Hongrie, on le voit bien, est basée sur cette distinction. Est-ce l’origine des crises sur vos frontières serbes, croates ou même roumaines ?

S’il faut pratiquer la charité humaine contre l’individu, il faut également se protéger contre l’afflux incontrôlé de migrants économiques. Il y  a 5 à 10.000 personnes qui accèdent à la Hongrie chaque jour et 300.000 à avoir traversé le pays depuis le début de la crise. C’est pour cela que nous avons limité l’accès à notre territoire aux réfugiés qui peuvent prouver que leur vie est en danger. 
Comme la plupart des gens traversent presque une douzaine de pays où leur vie n’est plus menacée, des tensions se sont déclenchées sur nos frontières. Ce qui a créé sans doute une image très négative de la Hongrie.

La fermeture de ces frontières est-elle une solution ?

Il est important de clarifier une chose pour ne pas céder la place à de mauvaises interprétations ou même des manipulations. Les portes sont ouvertes.
Nous n’avons pas fermé les frontières. Nous avons mis en place une clôture sur la frontière serbe mais seulement sur la frontière verte. Autrement dit, il existe 150 km de frontière entre les deux pays sans qu’il y ait d’obstacles physiques sur cette ligne. Il est toutefois illégal de traverser cette frontière si ce n’est fait aux points de passage qui sont au nombre de 7. Au bout de chaque 20 km nous avons donc un accès au pays voisin. Ceux qui veulent accéder en Hongrie doivent se plier aux lois, aller aux passages légaux et soumettre leurs papiers pour examen avant de les admettre ou non sur le sol hongrois.
Au moment où c’est devenu incontrôlable nous avons mis en place la clôture pour les canaliser physiquement sur les points de passage. Ce qui a provoqué quelques incidents et affrontements avec les forces de l’ordre.
 

Quelles sont donc les alternatives qui s’offrent aux migrants dans ce cas ?

La Hongrie a soumis une proposition très concrète et nous sommes prêts à dédier une très grande partie de notre budget national à cette cause pour aider ces gens à rester dans l’entourage immédiat de leur pays d’origine. Si on arrive à créer des conditions dignes d’un être humain dans les camps de réfugiés de ces pays, ils peuvent rester là jusqu’à la fin très attendue de ces crises.
Cela va coûter bien évidemment extrêmement cher mais l’Europe doit coûte que coûte assumer sa responsabilité. Nous avons proposé que l’UE consacre 1% de son budget annuel à cette cause. C’est une somme énorme qui devrait être suffisante pour créer des conditions acceptables.

Quelle serait la leçon à tirer que ce soit pour vous ou même pour le Maroc de cette crise migratoire à laquelle vous ne vous attendiez pas ?

Le Maroc combat un phénomène depuis de longues décennies ; la pression migratoire affluant de l’Afrique subsaharienne. C’est une pression constante que le Maroc doit traiter. Il faut aider les pays comme le Maroc, la Tunisie, l’Algérie et même la Libye dès qu’il y a un Etat avec lequel on peut discuter, à maîtriser et bien gérer cette pression constante. Les pays doivent avoir la possibilité de choisir. L’immigration choisie doit rester un droit pour tous les pays du monde. L’UE doit mettre la main à la pâte et aider ces pays parce que nous sommes tous partenaires.
Pour ce qui est de la Syrie, la solution serait de mettre fin à cette folie mais là ce n’est pas au Maroc ou à la Hongrie de résoudre ce conflit mais aux grandes puissances. Entre-temps il faut penser à ces millions de gens, anticiper la crise et assumer ses responsabilités. L’Europe doit se prononcer clairement sur sa position et sur ses capacités d’intégration de ces personnes. Jusque-là, elle en est incapable.

60.000 demandes d’asile ont été déposées en Hongrie en six mois. Ces demandes proviennent du Kosovo, de l’Irak, de l’Afghanistan et de la Syrie. Pour un pays  où les deux tiers de la population refusent d’accueillir les migrants et où l’on n’a pas l’habitude de cohabiter avec une si grande communauté musulmane, cela peut-il inquiéter ?

L’exemple qui prouve que le pays a toujours été ouvert à l’accueil des migrants, de façon limitée et que la société hongroise peut digérer bien sûr, est la terrible guerre de l’ancienne Yougoslavie. Il y a 15 ans de cela, cette guerre était dans notre voisinage immédiat, elle a duré 5 ans et il y avait des centaines de milliers de refugiés à majorité musulmane qui affluaient sur la Hongrie. On les a tous laissé entrer sans jamais compter qui est chrétien et qui ne l’est pas. On les a accueillis pendant plusieurs années sans que ce soit question de religion. C’est le devoir d’aider ceux dans le besoin qui prime.

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