Mustapha El Khalfi : «Il faut garantir un champ médiatique libre, créatif, indépendant et responsable»

Mustapha El Khalfi : «Il faut garantir un champ médiatique libre, créatif, indépendant et responsable»


ALM : Comment abordez-vous la question de la réforme du secteur des médias à travers le programme gouvernemental ?
Mustapha El Khalfi : Il faut dire que le programme gouvernemental a proposé, dans ce cadre, une approche intégrée et globale basée sur une approche participative, impliquant les acteurs principaux du champ médiatique. Mais en même temps, ce programme a mis en avant des objectifs qui devraient être atteints à travers l’action gouvernementale. Pour nous l’objectif principal c’est que le champ médiatique marocain, public et privé, doit assumer trois grandes responsabilités. La première étant l’accompagnement du changement démocratique, politique, social et culturel au Maroc. Il s’agit aussi de l’accompagnement du processus démocratique en reflétant le débat politique et social. Cela devra permettre de consolider l’édifice de l’Etat de droit au Maroc. L’Etat est appelé à jouer le rôle de régulateur, mais surtout comme acteur indirect, étant donné que la presse constitue une contre-force par rapport à l’Etat. Cela aide à assurer un certain équilibre productif entre l’Etat et la société. Ainsi, le rôle de la presse est crucial dans cette approche. Le deuxième volet c’est ce qu’on appelle le reflet de la richesse identitaire du Maroc.

Quel est le rôle des média dans cette perspective ?
La presse représente généralement une sorte de plate-forme qui permet de refléter cette richesse qui s’articule autour de la diversité des composantes de l’identité marocaine et même en ce qui concerne la diversité des sources, l’évolution historique, l’émergence d’une civilisation marocaine basée sur une indépendance ancrée dans l’Histoire… Ceci a permis au Maroc d’avoir une certaine spécificité identitaire qui constitue l’atout principal d’un rayonnement régional, méditerranéen, africain et arabe.
On parle ici des médias dans le sens large, à savoir la presse écrite et électronique et l’audiovisuel. Tout en tenant compte de l’impact des nouvelles technologies sur l’élargissement du champ médiatique. A cet effet, les médias sont appelés à implémenter et à accélérer la mise en œuvre des dispositions constitutionnelles, notamment au niveau identitaire, linguistique et culturel.
Le troisième volet est lui aussi primordial dans le sens où il se rapporte au renforcement de la compétitivité culturelle et civilisationnelle du Maroc. Il ne faut pas perdre de vue qu’on a un diaspora estimé à environ 4 millions de MRE. Il y a dans ce cas un défi relatif à la compétitivité se rapportant à l’image du Maroc, à son rayonnement politique et culturel et au reflet de sa richesse interne.

Quelles sont les démarches que le gouvernement devra entreprendre?
Tout cela engage le gouvernement à développer une stratégie globale et intégrée se rapportant à une refondation du champ médiatique. Une refondation qui préserve les acquis et qui s’inscrit dans la continuité de certaines réformes, notamment celle concernant la libéralisation du champ audiovisuel.
Les acquis se rapportent dans ce cadre aux contrats-programmes, les libertés garanties en matière de la presse, entre autres. Toutefois, les trois objectifs que nous venons de citer nous astreignent à entamer une nouvelle étape qui devra engendrer une sorte de «renaissance médiatique» dans notre pays. La refondation que nous espérons ne devra non plus impliquer une approche monolithique. Car, parmi les acquis qu’il faut absolument préserver c’est cette diversité du champ médiatique. Cette diversité est encadrée par une conscience générale qui se développe et qui reflète une certaine maturité dans ce champ.

Quelles sont les réformes que vous envisagez pour cette refondation ?
La nouvelle étape que nous allons entreprendre est basée sur trois éléments. D’un côté, on a les articles 27 et 28 de la nouvelle Constitution se rapportant à l’exercice des libertés de la presse dans un cadre de responsabilité et le droit d’accès à l’information. Il faut instaurer un équilibre entre la liberté et la responsabilité. Tout cela est lié à l’existence d’un système d’autorégulation conditionnée par la mise en place d’une instance indépendante de la presse écrite, à l’image de la HACA dont le rôle doit être renforcé également. La presse électronique devra être intégrée dans ce conseil indépendant. Nous avons également les exigences constitutionnelles liées à la garantie de la bonne gouvernance, notamment pour ce qui est des contrats-programmes et des cahiers de charge. D’ailleurs, nous nous attelons aujourd’hui à l’élaboration d’un contrat-programme avancé.

Qu’en est-il des modalités d’octroi de l’aide publique ?
Désormais, il faut que l’aide publique soit liée à des résultats précis. Aussi, faut-il qu’elle soit rationnelle et ayant un impact direct sur l’ensemble des acteurs à la fois aux niveaux interne et externe. Parmi les objectifs que nous visons c’est le maintien de la presse qui constitue un élément fondamental du pluralisme mais qui a des revenus publicitaires faibles. Il est aussi question de garantir la transparence de l’aide. Les résultats que nous envisageons sont également liés au respect de la déontologie telle qu’elle est explicitée dans les standards internationaux. L’objectif central étant d’aider la presse marocaine à préserver un minimum d’indépendance éditoriale non seulement vis-à-vis de l’Etat mais aussi à l’égard des annonceurs et des actionnaires. Donc, il est impératif que cette aide publique soit renforcée.

Comment envisagez-vous la réforme du pôle public ?
Pour ce qui est de l’audiovisuel, il faut renforcer les synergies entre les composantes du pôle public. Le pôle public doit répondre aux attentes des Marocains. Nous voulons un pôle qui reflète les fondements et la diversité de la société marocaine, qui représente une plate-forme qui encourage la créativité et le rayonnement et qui défend les éléments de la diversité et la richesse de la civilisation marocaine. Il nous faut aussi un pôle public qui valorise les ressources. Certes, nous avons des acquis dans ce cadre, mais il est temps d’aller encore plus loin, selon les principes de la bonne gouvernance. Pour atteindre cet objectif, il faut créer un climat de travail en commun entre l’ensemble des acteurs du pôle public et renforcer le cadre juridique régissant ce pôle. Concernant la MAP, je pense que le Maroc a les ingrédients qu’il faut pour que cette agence ait une certaine compétitivité à l’échelle africaine. Nous avons des ressources humaines, mais il faudra aussi valoriser le cadre juridique et garantir les moyens nécessaires.

Qu’en est-il de la production cinématographique ?
Certes, le Maroc a des acquis au niveau de la production cinématographique mais surtout au niveau quantitatif. Maintenant, on a l’obligation de passer au stade du qualitatif.
On a aujourd’hui 50 festivals nationaux et nous participons à environ 85 festivals internationaux. Mais, l’industrie cinématographique n’est pas liée uniquement aux festivals. On a aussi le problème des salles, le contenu et la question de la compétitivité avec les productions régionales et internationales. Pour cela, il faudra qu’on travaille de concert avec l’ensemble des acteurs afin d’instaurer un système de bonne gouvernance. Il s’agit là d’une Feuille de route qui s’inscrit dans la durée et qui nécessite un débat franc et une approche participative entre les acteurs.

Peut-on espérer qu’aucun journaliste ne sera plus poursuivi dans le cadre de l’exercice de sa mission ?
C’est vraiment ce à quoi j’aspire. Cependant, on doit absolument faire la différence entre deux éléments. D’abord, les emprisonnements liés à l’opinion. Je pense qu’il est temps que le Maroc fasse un pas vers l’annulation de ce type de peines. Mais, en second lieu, la diffamation découlant d’informations fausses et qui portent atteinte à la vie privée des gens et c’est là que le problème se pose. Pour l’instant, il s’agit de mon opinion personnelle que je vais exposer au débat. Il ne faut pas créer de tensions pour l’instant.
Il faut que le dialogue soit riche avec l’ensemble des acteurs. Le débat est ouvert depuis 2007 et aujourd’hui, il y a de nouveaux paramètres à prendre en considération.
Le meilleur exemple est la nouvelle Constitution qui représente un cadre idoine pour des percées vers plus de garanties en matière de liberté de la presse et qui en même temps fait office d’un cadre de responsabilité. Il faut aujourd’hui mettre en place un champ médiatique libre, créatif, indépendant et responsable. Un autre volet à relever, celui de la rationalisation des amendes. Actuellement, la justice constitue l’unique mécanisme de régulation. Dans d’autres pays, comme la Grande-Bretagne, les instances d’autorégulation s’imposent en premier lieu. S’il y a un enseignement à en tirer, c’est le rôle que doivent jouer les professionnels du métier eux-mêmes en matière de régulation.  
 
Les partis de l’opposition ont fortement critiqué la déclaration gouvernementale. Qu’en dites-vous ?
Il y a une conscience générale qui essaye de consolider cette expérience gouvernementale. Et même les critiques émises par l’opposition, à quelques exceptions, montrent l’existence des ingrédients pour l’émergence d’une opposition constructive. À noter que même l’opposition espère que ce gouvernement perce, car sa réussite est un gage de succès pour tout le Maroc. Ce gouvernement a pour mission l’implémentation démocratique de la nouvelle Constitution et aussi le développement de politiques publiques et sectorielles capables de répondre aux attentes des acteurs économiques et sociaux. Cependant, le problème se pose au niveau de la lecture détaillée de la déclaration par certains partis de l’opposition. Cette lecture critique un manque de mesures alors que dans la déclaration, il y en a 630. Rien que pour la bonne gouvernance, on a 60 mesures couvrant les volets identitaire, politique, social et économique. Je pense que certains n’arrivent pas à se libérer de l’approche sectorielle. Un programme électoral n’a rien à voir avec la loi de Finances, ou encore, une stratégie sectorielle. L’article 88 est clair dans ce sens. Aussi, il ne faut pas perdre de vu que l’approche de chiffrage risque de transformer le programme en une loi de finances.

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