PO : les américains en perte de crédibilité

L’affaire des sévices sur des prisonniers irakiens a sérieusement aggravé ce phénomène, qui se fonde aussi sur un ressentiment profond à l’égard de la puissance américaine, alimenté également par le conflit israélo-palestinien. « Pour de nombreuses personnes dans la région, cette affaire valide toutes les critiques contre les Etats-Unis, et renforce considérablement la main des extrémistes islamistes, des insurgés chiites ou sunnites ainsi que des média et intellectuels » anti-américains, estime Anthony Cordesman, du Center for Strategic and International Studies (CSIS). Dans une étude diffusée cette semaine, cet expert réputé des questions internationales blâme sévèrement l’administration américaine pour son incapacité à réaliser l’ampleur du discrédit.
« Les hauts responsables américains ignorent le fait qu’environ un tiers des sunnites et les deux-tiers des chiites soutiennent la violence contre la coalition, et veulent voir ses forces partir d’Irak immédiatement », affirme-t-il. Les membres de l’administration « ne perçoivent pas combien le fait qu’ils soient perçus comme penchant en faveur du Premier ministre israélien Ariel Sharon leur aliène les Irakiens et les arabes en général. Ils n’admettent pas l’échec presque complet des opérations d’information américaines » pour tenter de gagner la bataille de l’opinion dans cette partie du monde, assure-t-il. Une étude publiée en mars par l’institut d’études d’opinion Pew montrait déjà qu’une grande partie du monde musulman restait insensible aux arguments américains pour justifier la guerre. Selon ce sondage, 46% des personnes interrogées au Pakistan, 66% au Maroc et 70% en Jordanie estiment « justifiables » les « attentats-suicide contre les Américains et autres occidentaux » présents en Irak. Le président George W. Bush et de nombreux responsables américains ont présenté des excuses pour les sévices commis dans la prison d’Abou Ghraib, et promis de mener une enquête exhaustive pour punir tous les coupables. Le secrétaire d’Etat Colin Powell a reconnu que cette affaire était « très destructrice » et constituait un « désastre » pour les efforts américains à l’étranger, en particulier au Proche-Orient. M. Powell a toutefois espéré que la vaste campagne d’excuses publiques et d’explications des mobiles américains en Irak engagée par Washington permettrait de restaurer l’image des Etats-Unis.
Mais pour Shibley Telhami, spécialiste du Proche-Orient à l’Université du Maryland et à l’institut Brookings de Washington, les images de sévices et de tortures à Abou Ghraib « vont laisser des traces au-delà de la crise actuelle » et risquent de discréditer en bloc les promesses américaines d’oeuvrer pour la démocratie et les réformes dans cette partie du monde. « Beaucoup dans la région savent que la torture est pratiquée dans leur propre pays. Mais ces images renforcent leurs craintes les plus profondes: l’occupation d’un pays arabe par un pays dont la crédibilité s’est déjà effondrée à leurs yeux », écrit-il dans une tribune libre publiée par le Baltimore Sun. « Les photos choquantes d’Abou Ghraib ne sont pas la cause de cet effondrement, mais elles le renforcent (…) La crédibilité de l’administration (américaine) dans la région était déjà au plus bas quand ces images sont apparues sur tous les écrans », souligne-t-il.

• Christophe De Roquefeuil (AFP)

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