Turquie : la république fête ses 80 ans

Signe de cette opposition désormais ouverte, le chef de l’Etat, Ahmet Necdet Sezer, a profité de la fête nationale pour lancer un message ferme. Il a refusé d’inviter à une réception officielle, mercredi soir, les épouses des députés du Parti de la Justice et du Développement (AKP), au pouvoir, dont nombre, y compris celle du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, sont voilées. Ce fait, sans précédent, a suscité une vive polémique. Plusieurs députés ont renvoyé leurs invitations au président, d’autres ont menacé de boycotter l’événement. « Il s’agit de montrer qu’il y aura résistance aux remises en cause de l’interprétation actuelle de la laïcité », a commenté le politologue Ilter Turan. Un gouvernement dirigé par d’anciens membres d’un mouvement islamiste interdit n’était sûrement pas l’avenir envisagé par Mustafa Kemal quand il proclama le 29 octobre 1923, sur les ruines de l’empire ottoman, la République de Turquie qu’il transforma, d’une main de fer, en un Etat laïque tourné vers l’Occident. Brisant toute opposition, il a séparé l’Etat et la religion, instauré un système d’éducation laïc, placé les activités religieuses sous contrôle, et adopté l’alphabet latin. Il a également accordé des droits civiques aux femmes et même changé la tenue des Turcs, bannissant leur traditionnelle coiffure, le fez. Huit décennies ont passé depuis et cet héritage constitue le pilier de l’idéologie dominante du plus occidental des pays musulmans. La Turquie est aujourd’hui le seul pays musulman membre de l’Otan et s’efforce d’intégrer l’Union européenne. Mais le « kémalisme », qui doit son nom à Mustafa Kemal, appelé Atatürk, le « père des Turcs » (1881-1938), fait l’objet de remises en cause constantes de forces pro-islamistes telles que l’AKP mais aussi des libéraux qui affirment que son autoritarisme et son nationalisme nuisent à la démocratisation du pays. La hiérarchie pro-laïque, dirigée par l’armée, craint que toute entorse aux principes laïcs du régime sonne, à terme, le glas de la République fondée par Atatürk. En conséquence, elle déploie d’intenses efforts politiques, juridiques et militaires depuis les années 1970 pour contrer toute renaissance de l’islam politique. Depuis l’étonnante victoire électorale de l’AKP aux législatives de l’an dernier, la bataille a surtout fait rage sur le sujet sensible du voile islamique, interdit dans l’administration publique et les universités. Le geste symbolique du président Sezer à l’occasion de la fête nationale a encore alimenté la polémique — les médias turcs évoquant même une « crise » au sommet de l’Etat — qui s’ajoute à des tensions récurrentes au sujet d’une réforme de l’éducation à laquelle souhaite procéder le gouvernement. L’opposition reproche en effet au gouvernement de chercher à soutenir les militants islamistes, issus d’écoles à vocation religieuse, en leur ouvrant la porte des universités d’où ils pourront accéder à des postes à responsabilité dans les services publics. Bien qu’ayant renié son passé islamiste, M. Erdogan est surveillé de près par l’armée qui, en 1997, avait forcé le premier gouvernement pro-islamiste de l’histoire du pays à quitter le pouvoir. M. Erdogan, alors maire d’Istanbul, avait purgé une peine de quatre mois en 1998 pour « incitation à la haine religieuse ». Il affirme défendre aujourd’hui une laïcité respectueuse de la démocratie et les libertés religieuses. Selon M. Turan, il n’est plus possible en Turquie d’abandonner la laïcité pour un système fondé sur l’Islam.

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