À la recherche d’un tailleur beldi

Dans la galerie marchande d’un supermarché de Casablanca, une boutique de cadeaux branchés fait une annonce fracassante à l’occasion du mois sacré. Une pancarte annonce la nouvelle collection maison de vêtements beldi. C’est la confirmation, s’il en était besoin, d’une autre tendance forte du mois de Ramadan : l’envie de s’habiller à la mode typiquement marocaine, de ressortir caftans et djellabas des placards pour un peu plus d’harmonie avec l’air du temps.
Mais le Maârif et ses boutiques de beldi chic et cher ne vous inspirent guère, et la perspective d’arpenter la médina à la recherche d’un tailleur vous rebute… Alors c’est décidé. Vous consacrerez votre prochaine flânerie au quartier des Habous, pour une immersion profonde dans l’atmosphère de ce Maroc authentique, quoique conçu par des urbanistes occidentaux. N’empêche que sous les arcades de ce Maroc idéalisé, entre village touristique et patrimoine authentique, les boutiques de vêtements traditionnels vous plongent tout de suite dans l’atmosphère du retour aux sources.
Quartier Habous, rue Souk Jadid, samedi après midi. Premier constat, l’animation n’a rien à envier au Maârif et à ses boutiques branchées. Deuxième constat : les boutiques de vêtements « beldi » semblent majoritairement spécialisées dans le genre masculin. Enfin, vous constatez que le prêt-à-porter est le seul choix qui s’offre à vous. Vous commencez à regretter de ne pas avoir suivi le conseil qui vous recommandait d’aller plutôt faire un tour au complexe artisanal du quartier Bourgogne, où d’authentiques tailleurs traditionnels tiennent boutique. Mais puisque vous êtes là, profitez-en. Qui sait ? Le tailleur que vous cherchez vous y attend peut-être.
Au numéro 19 de la rue Souk Jdid, un couple se fait présenter des gandouras. Le mari est en chemisette et pantalon, la femme porte une djellaba. Sous le regard de son épouse, l’homme essaie plusieurs modèles. L’une leur plait davantage que les autres mais l’homme ne se décide pas : tout bien réfléchi, il veut du lin et le vendeur n’en a pas. Ils n’achèteront finalement pas au numéro 19, préférant aller voir plus loin.
Deux boutiques plus haut dans la rue, une mère et son fils, un grand gaillard en jean et polo griffé, sont également venus acheter des gandouras, une pour le fils et une pour son père. Pourquoi ont-ils choisi la confection ? Avec un inimitable accent fassi, la mère, très distinguée, répond que « la prochaine fois ils aideront un tailleur mais que pour cette fois, c’est les vendeurs de prêt-à-porter qu’ils ont choisi de faire bénéficier de leur budget… » Inimitable, en effet…
Une ruelle s’ouvre sur la droite, avec soudain une présence féminine dans cet univers où toutes les boutiques sont tenues par des hommes. Sauf que ces commerçantes-là sont loin d’avoir pignon sur rue : debout ou assises sur le bord des trottoirs, elles proposent de modestes marchandises et incarnent le Maroc « d’en-bas » qui fait ce qu’il peut pour se maintenir à flot… Rien à voir avec l’atelier de Fatéma, qui fait le coin. Fatéma coupe et confectionne caftans, takchitas et djellabas depuis 1976. Elle a appris le métier auprès de son père, qui l’a initiée à l’art du vêtement traditionnel féminin. Cela fait 7 ans qu’elle a ouvert cette boutique aux Habous.
Auparavant, elle travaillait à domicile, pour une clientèle de parentes, de voisines, d’amies et entretenait sa réputation par le bouche-à-oreille. Bien entendu, elle a augmenté son chiffre d’affaires depuis qu’elle tient boutique. Et le mois de Ramadan est effectivement l’occasion d’accroître sa clientèle : «Heureusement qu’une fois par an, même les plus occidentalisées ont envie de s’habiller en beldi pour sortir ou recevoir chez elles», dit-elle. Pas d’autre tailleur en vue ? De «Top Beldi» à «Top Tradition», deux boutiques dont les vitrines débordent de magnifiques djellabas pour hommes, ont fait le tour de la question : la rue Souk Jdid est monopolisée par la confection. «Vous cherchez les tailleurs ? C’est dans la rue Sidi Oqba que vous les trouverez», vous déclare enfin l’un de ces commerçants. La rue Sidi Oqba est celle qui mène vers le Palais.
Chaque boutique a son tailleur, en effet. Mais ils sont tous installés derrière des machines, à produire du traditionnel en série. Ahmed Magnaou, natif d’Aït Baha dans la région d’Agadir, a fini d’installer une nouvelle aiguille dans sa machine. Il témoigne volontiers : «Tous les tailleurs de cette Kissariya produisent de la confection. Le Ramadan ? Cette année, les affaires ne vont pas très bien, les frais de la rentrée ont asséché les porte-monnaie et la hausse des prix a eu raison des dernières envies d’acheter».

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