A la rencontre de l’Islam américain (2)

Limitrophe avec le Canada,  la cité de Detroit (Michigan), connue mondialement pour être le lieu de prédilection de l’industrie automobile (American Motors, Chrysler, Ford, General Motors), est celle qui rassemble l’une des plus fortes concentrations d’Arabes-américains.
Dans cette ville, incroyablement sinistrée pour cause de fermeture d’usines et de délocalisations industrielles – des pans entiers d’immeubles désertés tombent carrément en ruine -, j’ai pu toucher du doigt un autre aspect de l’Islam US. Les Musulmans sont installés plus exactement à Dearborn. Ecoles, lieux de prières, commerces… tout est conçu pour que la communauté soit en harmonie avec sa foi… musulmane. De multiples rencontres et conversations, c’est tout le parfum de l’Orient américain qui se déploie à travers cette ambiance.
Certes, il y a l’Islam, mais parmi les Arabes-américains de cette ville, on rencontre aussi nombre de chrétiens orientaux. L’Arab American National Museum est là pour nous le rappeler. Une histoire et un parcours judicieusement mis en valeur ! Pour créer une certaine unité de destin entre ceux-ci et ceux-là, ils ont réussi à privilégier des intérêts stratégiques, pour faire front commun, dans un pays où les lobbies sont consubstantiels au pouvoir politique.
Mais l’Islam américain est-il aussi «tranquille» qu’il en a l’air ? Malgré la tonalité globale positive et rassurante, certains m’ont parlé d’un incontestable «profiling» (fichage) pratiqué par les services de renseignements US. Muhannad Haimour, directeur exécutif de l’American Arab Chamber of Commerce, est le premier à le signaler, et à le dénoncer. Mais on est loin du harcèlement présumé. En tout état de cause, cet « œil » qui veille sur vous en permanence est loin d’être vérifiable à l’œil nu, si je puis dire !
Les Arabes-américains, musulmans et chrétiens, estimés à sept-dix millions d’individus, sont la force montante de ce pays. L’élite se déploie à mesure de ses moyens… Elle se coule, sans perdre son identité, dans le moule américain. Le fameuxAmerican way of life !
Santa Fe (New Mexico), la mosquée du "bout du monde" !
Autre lieu, autre paysage. Santa Fe (la Sainte Foi, en espagnol) ressemble au sud de l’Espagne, l’altitude en plus (2300 mètres) : décor naturel montagneux, soleil, sublime luminosité, architecture mauresque. Ville des arts et de l’art de vivre. De nombreux millionnaires américains ont choisi cet endroit comme lieu de villégiature ou de retraite.
Dans cette ville, une rencontre inattendue avec un diplomate racé, aux manières aristocratiques, Peter Sebastian. A près de quatre-vingts ans, il a opté pour cet endroit pour sa ressemblance avec les pays du Maghreb. Il était en poste au Maroc et en Tunisie (1984-1987). Il est le meilleur guide pour explorer ce coin paradisiaque, et néanmoins un tantinet désertique. Il est d’origine allemande. « En 1941, je suis arrivé ici avec une chemise et quelques petites affaires en guise de bagage. Personnellement, j’ai vécu pleinement le "rêve américain" », me dit-il dans un français impeccable, ponctué de quelques mots d’arabe. Son tropisme pour le monde islamique est né de ses différents séjours dans certains pays arabes ou islamiques, «où j’ai appris à connaître le monde de l’Islam» confie-t-il ! Cette connaissance «de l’intérieur» lui sert de viatique pour mieux interpréter les réalités géopolitiques de l’Orient notamment. Ses analyses sur la politique étrangère de Bush expliquent la lucidité de «ceux qui savent», grâce au vécu et aux acquis du terrain. Le poids des chrétiens sionistes (de farouches partisans du « Grand Israël »), le pouvoir du lobby juif, l’émergence des musulmans US… Sur tous ces sujets, il développe un point de vue d’expert ayant une grande acuité ! Il est à la retraite, mais continue néanmoins d’entretenir sa gymnastique intellectuelle en actualisant constamment ses dossiers de politique internationale.
A Santa Fe, la communauté musulmane est minuscule par sa taille. Mohammed Ghweir, Palestinien d’origine – il fait aussi office d’imam – tente de la rassembler. Il est ingénieur de profession.
La découverte la plus surprenante de cet itinéraire du Nouveau Mexique, c’est la présence d’une mosquée qu’on pourrait qualifier du « bout du monde ». Elle a été construite dans les années 60 grâce à un don du premier ambassadeur marocain aux USA, El Mehdi Ben Aboud.
Tombée en ruine, faute de fidèles, cette mosquée a été remise en l’état et réhabilitée, ces dernières années, par des Blancs américains convertis à l’Islam. Elle est située dans un domaine de plus de 1300 hectares, près d’Abiquiu. Il faut emprunter une piste pour parvenir à cet endroit, loin de tout.
Les plans de cette mosquée ont été conçus et dessinés par l’architecte égyptien, Hassan Fathi. Dix familles ont choisi d’y vivre et de faire vivre un Islam d’inspiration soufie.
L’ambassadeur Peter Sebastian a été l’initiateur de ce pèlerinage du « Dar Al Islam » (un immense écriteau l’annonce ainsi aux visiteurs). En parallèle à la pratique religieuse, ce groupe de musulmans – de Blancs américains rejoints par d’autres – développe des activités d’initiation et d’exégèse sur le texte coranique, via une madrasa (école). Des champs à perte de vue sont cultivés pour faire vivre cette « communauté des croyants » totalement vouée à l’exercice de son culte. C’est proprement fascinant !

Seattle, l’appel de l’Asie !
Dans cette ville de Boeing et de Microsoft, l’Islam est certes présent, mais on a affaire surtout à l’Asie version US. En effet, ici, les Asiatiques sont extrêmement visibles. C’est une communauté qui perce et est à la mode. Le dernier chic est d’apprendre et de parler le chinois !
Dans cette sorte de "New York" en miniature, les Musulmans sont atomisés par leur implantation. Des micro-communautés tentent tant bien que mal de s’organiser pour faire face à cet éclatement géographique. C’est l’imam de l’Islamic Center of Olympia qui nous le précisera lors d’une rencontre dans son lieu de prières. Autre scène vécue directement sur le campus de l’University of Washington (MSA UW), c’est la présentation par le Muslim Student Association d’une séance de Da’aoua (c’est le mot utilisé) sur son stand universitaire. Cette présence vise à initier les étudiants américains à l’univers de l’Islam. J’ai même rencontré quelques jeunes convertis. Cela peut surprendre, mais aux Etats-Unis, la religion est extrêmement présente dans la vie des gens. Dans ce pays, tous les schismes ont pignon sur rue!
Au terme de ce voyage, aux multiples rencontres, les Etats-Unis restent un modèle qui n’est pas transposable ailleurs. La diversité du pays et sa variété ethnique, une sorte de "nation des nations", lui servent, entre autres, de combustible pour ouvrir de nouvelles frontières et aller toujours de l’avant. C’est un pays où l’on ne s’arrête jamais !
Une chose est sûre, l’image de l’Amérique reste lourdement "plombée" par les choix de politique étrangère de l’Administration Bush. Le "bourbier" irakien est en train de dessiller les yeux d’un pays qui souffre et comprend mal pourquoi on lui voue cette détestation planétaire. Les élections de mi-mandat  (7 novembre 2006) vont peut-être changer la donne, en bridant le pouvoir de l’Administration Bush. Les conséquences seraient lors incalculables…

• Hichem Ben Yaïche
Chercheur à l’IRIS

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