Affaire Servaty : Une députée marocaine raconte

Affaire Servaty : Une députée marocaine raconte

Il est 20h lorsque j’atterris à Agadir, ville balnéaire toute en lumière et atours touristiques. Redwan Mettioui, le jeune avocat belge qui m’accompagne pour assister les femmes et leurs familles, est resté à Casablanca, ville où nous avons fait escale. Il nous rejoindra plus tard dans la soirée. Après avoir déposé mes affaires à l’hôtel, je prends la route avec Taha Abdelmounaim, l’avocat de quelques familles, la journaliste Bénédicte Vaes, envoyée par le journal Le Soir pour enquêter sur le sort des femmes et de leurs familles et une équipe de la télévision belge également présente sur les lieux. Destination : quartier El Massira pour y rencontrer les familles de quelques inculpées dans l’affaire des photos pornographiques.
Nous sommes reçus dans la maison de Saïd, le frère d’une des   femmes inculpées et détenues dans la prison d’Inzegane. Dans le salon nous attendent les frères, sœurs, pères et mères des détenues. Interrogées sur leurs attentes et besoins, les familles nous indiquent qu’elles souhaitent avoir toutes les réponses à leurs questions : Qu’est-ce qui a motivé les agissements du touriste belge? Etaient-ils l’œuvre d’un seul individu? D’une association? A-t-il agi avec la complicité d’une tierce personne? Les photos ont-elles été divulguées publiquement par d’autres voies que celles connues jusqu’ici, en l’occurrence le CD et le site Internet?
Autant de questions qui restent aussi pendantes que douloureuses, même si le fardeau est déjà moins lourd aujourd’hui car il est partagé. En effet, à l’initiative de Abderrahmane Yazidi qui a réussi à réunir 5 familles sur 13 dans le but de leur faire rencontrer les visiteurs belges, les familles se rencontrent, ce soir, pour la première fois.
Abderrahman Yazidi, secrétaire général du Syndicat national des officiers et marins de la pêche en haute mer et défenseur infatigable des détenues et de leurs familles, les encourage à se structurer en un groupe qui ferait leur force : «mieux vaut deux personnes réunies que dix divisées», clame-t-il inlassablement. Et de poursuivre : «Cet effort de collectivité doit être fait car   les familles ne sont pas soutenues par les associations, quelles qu’elles soient. Il s’agit pour ces dernières de faits de débauche qu’elles ont classé au rayon des scandales et elles ne souhaitent pas que leurs noms y soient associés».
La peur du scandale a déteint jusque sur certains avocats qui, d’après les dires de Wafa, sœur de Majdouline ont refusé de défendre les femmes figurant sur les photos à caractère pornographique. «Dès qu’on prononçait le mot «CD», ils fuyaient», explique la jeune femme, en serrant son fils dans ses bras.
La présence de ce petit m’interpelle sur l’impact de cette affaire sur les enfants touchés par cette affaire, comme ce jeune garçon, qui écarquille les yeux en tentant de comprendre pourquoi sa tante est sous les verrous. Je chuchote ma question à l’oreille de Bénédicte Vaes qui me répond : «C’est effectivement une catastrophe pour les enfants. J’ai rencontré une grand-mère dont la fille, qui figurait sur les photos, a fui la maison car elle est recherchée par la police. C’est elle qui subvenait aux besoins de sa famille et sa mère aujourd’hui mendie avec ses deux petits-enfants».
Ce samedi après-midi, la première rencontre entre Redwan Mettioui, l’avocat belge qui, dès avoir entendu parler de «l’affaire d’Agadir» s’est spontanément déclaré prêt à soutenir juridiquement les femmes et leur famille, va se dérouler dans les locaux d’un bureau d’avocats où nous attendent les mêmes membres   des familles que la veille. La rencontre de cet après-midi est importante car elle permettra à l’avocat belge de prendre connaissance des faits et de juger de l’opportunité et de l’éventualité d’une poursuite à l’encontre de l’auteur présumé des faits. Maître Mettioui écoute attentivement, prend des notes, demande des éclaircissements aux frères, sœurs, pères et mères assistés de leur conseil juridique. Chaque détail, chaque précision a son importance. Les familles sont dignes et leur demande très claire: toutes attendent que l’auteur présumé des faits soit aussi rendu coupable de ses actes. Si elles se sont inclinées face au verdict rendu par la justice à l’encontre de leur fille, elles souhaitent néanmoins que justice leur soit rendue dans cette affaire qui les a déshonorées, salies, mises au ban de la société. Car si les filles ont été jugées par les tribunaux, les familles, quant à elles, sont soumises au verdict populaire rendu par la rue où les chuchotements d’hier se sont amplifiés et fait place aux railleries ou leçons de morale ouvertement exprimées. La réunion est longue et Redwan Mettioui, visiblement éprouvé par les témoignages me souffle : «Que d’histoires de vies brisées !».
Saïd, le frère de l’une des accusées, poursuit dans le même sens, comme s’il nous avait entendus : «Cette affaire va amener à l’explosion de nombreuses familles». Ne pouvant plus contenir ses larmes, il s’interroge quant à l’avenir des femmes dont celui de sa soeur : «Que vont-elles devenir à leur sortie de prison? Qui les engagera dans le cadre d’un contrat de travail? Qui les épousera? Comment supporteront-elles les regards dans le quartier?».
Effectivement, ces questions nous taraudent tous et nous allons rencontrer ce soir Monsieur Benmanzhar, un représentant de l’Association marocaine des droits de l’Homme. Il nous précise d’emblée que l’organisation n’est pas intervenue car le procès et le jugement rendu étaient équitables, dans le cadre de la justice marocaine. «Toutes les procédures ont été respectées et nous n’avions rien à reprocher à la justice marocaine ». Ce qui est loin de contenter Maître Taha, qui dénonce le manque de temps et   les conditions de travail des avocats pour assurer la défense de   leurs clientes.
Ce dimanche matin nous nous rendons à l’association Oum El Banine, une association qui existe depuis 2001 et dont l’objectif principal est de soutenir les mères célibataires en leur apportant une aide concrète jusqu’à ce qu’elle acquièrent une certaine indépendance. Dans cette association aussi, les responsables nous assurent qu’ils ne peuvent publiquement soutenir les femmes arrêtées. «Cela nous discréditerait dans le cadre de notre travail et la société berbère du Souss ne comprendrait pas. Nous avons déjà eu tant de mal à construire la confiance et prouver le bien-fondé de nos actions».
Le temps a filé et l’heure du départ approche : les deux avocats Taha et Mettioui mettent les bouchées doubles car «il s’agit à présent d’identifier précisément chaque plaignante et plaignant,   de procéder à une analyse scrupuleuse du dossier de chacune des détenues et en particulier des procès-verbaux dressés par les autorités judiciaires marocaines». Fraîchement mandaté par les familles, Redwan Mettioui finalise un projet de plainte qui sera   déposé en Belgique. Les deux avocats «après avoir procédé à l’analyse des dispositions légales belges permettant de poursuivre, en Belgique, l’auteur présumé des faits» arrivent à   la conclusion qu’une plainte déposée en Belgique pourrait aboutir.
«Ce serait une excellente chose pour ces femmes», souligne Abderrahmane Yazidi, «car elles seraient ainsi réhabilitées et auraient le statut de victimes après avoir été condamnées pour   des actes délictueux». Il insiste aussi sur le volet psychologique et ajoute : «C’est aussi un soutien extérieur pour   ces femmes que les associations, même celles qui sont réputées   les plus progressistes n’ont pas soutenu par peur d’être assimilées à des associations défendant ou incitant à la débauche».

Fatiha Saidi
Députée bruxelloise socialiste

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