Ce que le jeûne change dans nos comportements

Vendredi après-midi, en plein centre de l’Agdal (Rabat), une dispute éclate près d’une mosquée. Le conducteur d’un grand taxi et l’un de ses passagers se sont disputés comme des chiffonniers. Oui, difficile à croire, mais c’est bien la scène à laquelle ont assisté de nombreux passants et fidèles qui quittaient à peine la mosquée à ce moment là. La partie de boxe ne s’est pas terminée sans dégâts : des blessures à la tête et les vitres du taxi brisées en mille morceaux. Quel qu’en soit le mobile, une dispute aussi violente ne devrait pas se produire, surtout durant le mois de Ramadan supposé renforcer l’esprit communautaire. Or, cette dispute n’est, en fait, qu’un exemple parmi tant d’autres, car durant ce mois de jeûne, les scènes de ce type se multiplient.
Pourquoi ? «Le changement de comportement dépend moins du fait de jeûner que du rapport que chacun établit avec le jeûne. Il y a autant de réactions que d’individus», estime Assia Akesbi Msefer, psychologue, directrice de l’Ecole supérieure de psychologie à Casablanca.  
Certains jeûnent par conviction, d’autres se sentent contraints, alors que pour une autre catégorie, c’est l’état de santé et l’âge qui déterminent si oui ou non le jeûner est autorisé. «Dans notre culture, on n’ose pas avouer nos limites. On les pousse et on les pousse sans le reconnaître aux autres», affirme le Dr. Akesbi.
Les cas les plus fréquents sont les personnes ayant une dépendance au tabac et à la caféine qui se retrouvent privées de leur « drogue » durant la journée. Pousser ses limites au maximum aboutit à adopter des comportements agressifs et cela s’affiche déjà sur le visage, moins détendu et moins souriant qu’en temps normal.  
Alors pour contourner ses propres limites, on préfère «tuer le temps» comme on dit assez souvent. Partisans du moindre effort, certains dorment une demi-journée, en attendant que l’heure de la rupture du jeûne arrive. Après la restriction pendant toute la journée, priorité à la gourmandise non stop. Comportement alimentaire qui indique très clairement que, sur le plan psychologique, le jeûne est, pour nombre de personnes, subi comme une privation des plaisirs, dont celui de manger, et non pas vécu comme un principe religieux. « Pour ce qui est du plaisir, certains résistent et d’autres moins. Le jeûne relève des contraintes religieuses et sociales et peut-être vécu comme agression », précise cette psychologue.
Voici donc ce qui crée à chaque bout de rue des embouteillages à n’en plus finir, agrémentés de concerts de klaxon. Dès que la fin de l’après-midi approche, les autoroutes deviennent des terrains de course. On roule à tombeau ouvert. L’image est la même partout durant ce mois de Ramadan où l’attente devient le sentiment prédominant de la journée. Voilà ce qui transforme l’heure de la rupture du jeûne en une véritable délivrance.

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