Des lettres persanes concernant le Maroc (12)

La perspective d’avoir un pays affreux à traverser, sans avoir un seul compagnon de voyage à qui je pusse communiquer mes idées, et la certitude de marcher pendant toute une journée à la perfide allure de trois mille pas à l’heure, à une raison où la fraîcheur du matin et celle du soir sont très malsaines, à cause de l’excessive chaleur qui vous accable pendant la journée ; les réflexions que je ne pus m’empêcher de faire sur tous ces désagréments tourmentèrent si fort mon esprit, que je me sentis véritablement affligé en sortant de Rabat.
Je pris le chemin de Casablanca, qui était la première ville par où je devais passer pour me rendre à Essaouira.
Le beau temps que j’avais eu jusqu’à ce moment cessa tout à coup. Nous arrivions à la saison des pluies, et quand il en tombe une demi-heure dans ce pays-là, on est plus mouillé que si l’on était exposé à un orage de tout un jour en Angleterre. Le temps avait été trop sec au commencement de mon voyage ; il est vrai que j’avais été fort incommodé par la chaleur ; mais comme l’air devenait très froid après le coucher du soleil, je respirais à mon aise, et sous un si beau ciel, que cela me faisait oublier les souffrances de quelques heures. Les melons délicieux et les grenades qu’on troue en abondance sur le chemin de Rabat et Essaouira consolent un peu de l’ennui de cette route. J’en mangeais sans cesse pour étancher ma soif. Ces excellents fruits poussent en plein champ. Je payais deux blanchets un melon assez gros pour six personnes.
Comment ne pas admirer la providence qui donna à ces habitants des climats brûlants cette quantité de fruits si fondants. Le plus grand nombre des pauvres de ce pays vit de ces fruits et d’un peu de pain noir. En sortant de Rabat, la sérénité du ciel semblait me promettre la continuation du beau temps ; mais il ne dura que pour me laisser passer sans embarras trois Oueds que les Maures appellent Hicrumb, Sherrat et Bornica. Ces petits courants deviennent des rivières profondes et rapides après les grandes pluies : il arrive même souvent qu’à une certaine époque de l’année, on ne puisse les traverser qu’en bateau, ou sur des radeaux qui sont fort en usage dans l’Empire de Maroc, à cause de la rareté des ponts.
A cinq heures du soir, nous commençâmes à voir de gros nuages qui nous annonçaient l’orage dont nous fûmes bientôt inondés : il éclata par un vent impétueux, accompagné de tonnerre et d’éclairs.
La nuit qui survint nous jeta dans un grand embarras pour trouver un endroit où placer notre tente. Je pressais ma chétive monture de toutes mes forces ; mais le fouet et l’éperon ne la faisaient point avancer. Dans cette triste situation, je pris le parti de m’arrêter, et d’attendre que la violence de l’orage fût passée pour continuer ma route. J’eus le bonheur d’apercevoir, à quelques pas de moi, deux tentes arabes qui étaient au milieu de la campagne. Quoique cette situation ne fût pas fort commode, je me trouvai trop heureux de pouvoir m’y établir jusqu’au lendemain.
La pluie n’ayant cessé qu’au jour, il ne me fut pas possible de me remettre en marche avant dix heures du matin, ayant été obligé de faire sécher ma tente qui était toute trempée : elle aurait été trop pesante en cet état pour mes pauvres mulets qui étaient déjà bien chargés de mes autres bagages. Cependant, je partis encore assez tôt pour arriver avant midi près des ruines de Mansouriah : c’était autrefois un vieux château dont il ne subsiste plus que quelques pans de murailles et une vieille tour à moitié détruite. Les soldats de mon escorte m’apprirent qu’un prince rebelle du sang royal y avait fait anciennement sa résidence, et qu’il en avait été chassé pour cause de rébellion. L’Empereur qui régnait alors fit raser cette forteresse ; les environs en sont habités actuellement par quelques nègres qui n’ont que de misérables huttes pour domicile ; ils ont été envoyés dans ce triste lieu par Sidi Mahomet, dont ils avaient encouru la disgrâce.
Dans un pays où les droits au trône sont nuls, s’ils ne sont appuyés par l’armée, le prince qui gouverne considère les châteaux de ses sujets plutôt comme des places de sûreté pour ses ennemis, que comme utiles à la conservation de son autorité : c’est pourquoi il ne les fait point réparer et les laisse tomber en ruine. J’ai vu dans toutes les villes où je suis passé des exemples frappants de cette politique barbare.
Je m’éloignai bientôt de Mansouriah pour aller à Fedala, où j’arrivai le soir après avoir traversé à gué la rivière d’Infefic. Les ouvrages commencés à différentes époques, et jamais finis, sont un monument éternel de l’esprit insouciant du dernier Empereur. La ville de Fedala est entourée d’une vieille fortification ; on y voit une mosquée ; c’est le seul bâtiment qui ait été achevé ; les habitants, pauvres comme ceux de Mansouriah, vivent dans de misérables cabanes. A la droite de Fedala, je remarquai une espèce de palais que fit bâtir Sidi Mahomet, où il couchait lorsqu’il voyageait sur cette route.
A six heures du soir, j’entrai dans la triste ville de Casablanca. Le pont que je passai sur la rivière de ce nom a deux arches ; c’est le seul que j’ai vu en Barbarie d’une construction moderne ; il a été construit sous le règne de Sidi Mahomet. La distance de Rabat à Casablanca est d’environ quarante milles ; tout le pays qu’on parcourt entre ces deux villes est inculte et couvert de rochers. Casablanca est un petit port de mer de peu d’importance ; cependant, il a une baie où des vaisseaux considérables et chargés peuvent mouiller sans danger, excepté pendant les gros vents du Nord-ouest ; alors ils courraient le risque d’être projetés vers la côte. Le gouverneur de Casablanca, chez qui l’on me conduisit en arrivant, me reçut fort bien; il me donna de la volaille pour mon souper, et me logea passablement pour la nuit. Le 10 octobre, je partis pour Azemmour, qui est à cinquante-six milles de Casablanca. A la fin de la seconde journée, j’eus à traverser la rivière de Morbeya, avant d’entrer dans la ville. Azemmour est située à l’embouchure de cette rivière du côté sud ; elle est si large et si profonde en cet endroit, qu’on ne peut la passer qu’en bateau.

• Par William Lemprière
Voyage dans l’empire de Maroc et au Royaume de Fez

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