Fès, le profane et le sacré

Cela fait quelques jours que la chaleur bat son plein dans la capitale spirituelle du pays. Une capitale où rien ne semble avoir changé depuis des années, voire des décennies. Le calme et la paix semblent inaltérables. La discrétion, caractéristique des habitants de la ville est toujours de mise. Et le festival de Fès, qui continue son petit bonhomme de chemin, ne semble concerner que ceux et celles qui y ont été invités. Son caractère quelque peu élitiste, même des spectacles gratuits sont organisées chaque jour, semble également exclure une population de Fès dont le pouvoir d’achat est des plus limités et qui ne peut donc pas envisager de se payer une spiritualité quelque peu inaccessible.
Les différentes activités, colloques et concerts en premier, ne drainent pas un beau et nombreux monde. Des touristes, et non des moindres, qui sont venus découvrir ou redécouvrir la charme d’un festival à la renommée désormais internationale et une ville dont l’âme semble transcender les remparts de cette cité historique. Une présence qui tranche avec les quelques désagréments survenus cette année et qui sont liés principalement à la grève des pilotes et commandants de bord de la RAM, mais aussi à un contexte international marqué par le regain des violences au Proche-Orient. Deux facteurs qui, isolés ou combinés, ont empêché plus d’une personnalité des plus attendues de se rendre à Fès, Yussi Beilin et Yasser Abderabbou en premier. Bab El Makina, le Musée Batha, Dar Tazi, la maison Shéhérazade, Bab Boujloud n’en continuent pas moins d’abriter des rencontres avec une infinité de moments forts, comme cette rencontre qui a eu lieu au Batha mercredi 2 juin dans la matinée entre «l’ambassadrice» de la Palestine en France, Leila Chahid et Simone Bitton, cette Marocaine immigrée à l’âge de 11 ans en Israël et à qui on doit la réalisation d’une quinzaine de documentaires pour la télévision, du film d’archives historiques au portrait d’écrivain en passant par l’enquête intime, avec un engagement humain et professionnel pour une meilleure appréhension de l’actualité, de l’histoire et des cultures d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Les témoignages fusaient. La volonté de mieux comprendre et de vivre ensemble en paix était bien réelle. Même si la réalité du terrain est toute autre. Des événements, à l’image du concert ayant réuni le même jour à Bab ElMakina la chanteuse Sapho et l’orchestre oriental de Nazareth, étaient hauts en couleur, même si de qualité inégale. Le festival, qui se veut partie intégrante de la ville et de son esprit, s’achemine certes vers un autre succès, le 10ème du genre. Et le succès d’un festival, est-il synonyme de renaissance d’une ville qui se meurt à petit feu ? Il peut certes en être la vitrine, mais peut-il en être le couronnement ? La visite de Fès, et en dehors des sites abritant les différentes manifestations prévues dans ce cadre, jure avec l’éclat de lumière qui jaillit de l’événement.
Fès est une ville au carrefour de plusieurs zones rurales. Elle fait l’objet d’un fort flux de ses populations, proie à des sécheresses dont seule l’émigration constitue la solution. Résultat, la population est passée de 150 mille habitants dans les années 40 à un million, faisant de Fès la troisième ville du Maroc. Beaucoup plus que la ville ne peut en supporter. Quelque 95% des Fassis authentiques ont depuis longtemps quitté la ville, à la faveur des paysans du Rif qui ont émigré. Délaissée, la Médina de Fès souffre le martyre, au risque de perdre toutes composantes historiques et culturelles. La saleté est partout, les bonnes manière sont loin d’être de mise. Les palais sont désertés et les belles demeures de la médina tombent dont l’abandon.
Considérée comme l’une des perles de l’urbanisme arabo-musulman, la médina de Fès a été la première à subir une dégradation dévastatrice. Seules restent les initiatives individuelles de restaurer certaines maisons, pour en faire des hôtels. La médina de Fès n’est pourtant qu’un cas parmi d’autres de dégradation qui concerne l’ensemble des quartiers de la vielle. En dehors de la nouvelle ville, les bidon-villes poussent comme des champignons. Fès ne fait plus parler d’elle en tant que capitale spirituelle, mais en tant que capitale du crime. Elle a même damé le pion à sa voisine Meknès, réputée en la matière, mais où le phénomène semble céder le pas devant le renforcement des mesures de sécurité. «Le risque d’être agressé est partout et à n’importe quel moment de la journée. Les opérations de lutte contre ce véritable danger public sont réduites à quelques campagnes. Le reste du temps, bonjour les dégâts», confie cette dame qui projette de rejoindre son fils à Casablanca, au lieu de rester dans une ville « où la sécurité est réduite à zéro ». Un phénomène qui découle d’un autre, celui de la pauvreté et du manque de perspectives dans une ville. A elle seule, la médina abrite plus de 60% des activités économiques de l’agglomération. Elle compte ainsi pas moins de 9.600 unités d’activités, majoritairement dans les secteurs de l’artisanat. Des secteurs peu attrayants ou pas assez rentables pour suffire aux besoins d’une jeunesse qui n’a d’autre choix que de vendre son âme au diable.D’autres secteurs d’activité commencent certes à émerger, notamment le tourisme, comme nous le confie un directeur d’hôtel. Mais des mesures d’accompagnement restent à trouver. Quant aux services, ils ont toujours du mal à décoller. Ceci est lié au faible pouvoir d’achat de la population de Fès ainsi que les mentalités peu enclines à dépenser, comme nous l’explique le directeur d’une entreprise de cosmétiques. Un mal à décoller dont semble souffrir toute la ville, en attendant des jours meilleurs, où le Festival des musiques sacrées sera le couronnement d’autres efforts sur d’autres volets, et non pas la vitrine.

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