Histoires de Neffar casablancais

Mohamed Ouazzani, 41 ans, est l’un des Neffar de la rue Goulmima, à Casablanca. Dans sa boutique, où il reçoit les clients de son petit orchestre populaire, il attend, comme tout le monde, l’annonce du début du mois de Ramadan.
Dans la soupente, parmi les trompettes, les caisses claires et les tambours gnawi, un cor en pièces détachées repose dans sa gaine de vieux velours fatigué. L’instrument n’a plus servi depuis la fin du mois de juillet, qui marque pour l’orchestre la fin de la période faste : celle du retour des compatriotes émigrés, celle où l’on choisit traditionnellement de se marier, celle où l’on a besoin des services de Mohamed et de ses musiciens, lui en premier.
Neffar ? En vérité, la tradition du sonneur de cor a tendance à disparaître du quotidien de nos cités. Et le cor, cet instrument mythique, dont les origines remontent à l’antiquité, s’est vu recyclé dans les fanfares populaires.
Il est loin le temps où chaque quartier avait son préposé au réveil de l’aube pour la première prière de la journée. Le sonneur n’est plus ce personnage emblématique du mois de Ramadan. Au son du cor ou de la ghaïta accompagnée d’un tambourin selon les régions, le Neffar était chargé de réveiller les gens. La tradition voulait que le Neffar effectue deux passages successifs; le premier attendu par les femmes, en charge de la préparation des «shours» et le second pour «secouer les paresseux». Quant au salaire du Neffar, il est prélevé sur la zakat distribuée lors de la fête qui clôt le Ramadan.
Mais revenons à Mohamed Ouazzani et à son étrange destin de musicien. En réalité, c’est la musique qui l’a choisi. A l’âge de quinze ans, «c’était en 1979, je ne me rasais pas encore», raconte-t-il, il entre en apprentissage à Sidi Maarouf à l’initiative d’un homme dont la sœur avait épousé son oncle paternel. Quelques années plus tard, le métier en main, il s’associe à un confrère qui tient boutique dans la rue Goulmima. De Caftan en Jellaba, il se dit que son destin est tracé, qu’il a fini de manger son pain noir, que le voilà enfin installé dans la vie, pour ainsi dire embourgeoisé. Il est loin le temps où au lendemain de la mort de sa mère et du remariage de son père, il traîne une enfance malheureuse entre divers menus travaux au douar Aïn Chamiya, quelque part entre Ouazzane et Had Kourt.
Mohamed Ouazzani n’est pas demeuré tailleur, parce que la boutique voisine à celle de son associé était tenue par un orchestre de quartier, du même genre que celui qu’il gère et orchestre aujourd’hui ; et parce qu’un jour, semblable à ceux où n’ayant rien à coudre il se rassemblait avec ses voisins musiciens autour d’un verre de thé, il fut sollicité pour remplacer un instrumentiste manquant : «Il leur fallait quelqu’un pour les cymbales, ça n’était pas très compliqué, j’ai donc bouché le trou…»
Des cymbales à la trompette, il a donc pris le temps qu’il fallait mais il y est arrivé ; c’est que, dit-il, la fièvre de la musique s’était emparée de lui. Lui faisant découvrir à l’occasion qu’il avait l’oreille musicale, un don qui a naturellement pesé dans sa décision d’abandonner l’aiguille pour le souffle de ses poumons : «J’ai progressivement appris à maîtriser la trompette et aussi la ghaïta  en m’aidant de la flûte en roseau. J’écoutais des cassettes et je m’appliquais à reproduire les morceaux. Et avec l’aide de Dieu, j’ai fini par apprendre le métier.»
Un métier qui ne nourrit pas son homme, Mohamed Ouazzani en sait quelque chose : «Nous ne travaillons vraiment que trois mois dans l’année. Le reste du temps, nous vivotons. Et plus question pour moi de retourner à mon ancien métier, je n’ai plus d’assez bons yeux…»
Au chapitre de ces petites occasions d’améliorer l’ordinaire, Mohamed Ouazzani nous raconte que le mois dernier, il a tourné dans un film réalisé par un jeune cinéaste marocain.
Il y a eu aussi cette série humoristique de télévision, réalisée spécialement pour le Ramadan de cette année, qui lui a valu une mésaventure qu’il préfère oublier : «Le réalisateur m’a appelé en me disant qu’il avait absolument besoin d’un Neffar pour tourner l’un de ses épisodes et que je devais être accompagné d’un joueur de tambourin. Une journée durant, mon collègue et moi, nous avons suivi ses instructions de figuration. Il nous reprenait sans cesse, nous faisant recommencer plus d’une fois, dans la chaleur et la poussière d’une carrière des environs de Casablanca. Avec pour finir, cent dirhams chacun de gratification. Cent dirhams ? Bien entendu, j’ai protesté en expliquant qu’une journée de travail de musiciens en valait au moins cinq cent. Je lui ai finalement rendu ses cent dirhams en lui demandant de faire comme si je n’avais jamais existé… »
Mohamed est rejoint dans sa boutique par deux jeunes gens. L’un d’eux grimpe dans la soupente pour récupérer un tambour gnawi. L’autre s’installe sur la banquette aux côtés de Mohamed et se joint à la conversation. Il s’appelle Mustafa Haddou, il a 21 ans, il fait partie de la fanfare et joue lui-même du cor : «Surtout ne croyez pas qu’il suffit de souffler dedans… Le cor, ça demande tout le souffle qu’il y a dans les poumons, plus la façon particulière de l’emboucher, évidemment. Vous avez besoin d’une fanfare ? Moi aussi, je suis Neffar».

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