Ihsan Rmiki : «C’est la chanson légère qui attire le plus de monde»

Ihsan Rmiki : «C’est la chanson légère qui attire le plus de monde»


ALM : Pouvez-vous nous parler de votre récent concert à Rabat?
Ihsan Rmiki : C’est un voyage dans l’univers des mélodies des «mouachahat» orientales, andalouses et marocaines. Dans ce concert, organisé par l’ONA à la Villa des arts de Rabat, j’ai été accompagnée par ma fidèle troupe «Zaman Al Wasl». C’était une véritable communion avec le public rbati et les amoureux de ce répertoire.

D’habitude, vous interprétez aussi du madih et samaâ. Pourquoi pas cette fois-ci ?
Même si je n’ai pas chanté du madih et samaâ lors de ce concert, mon concert ne s’est pas fait sans poèmes soufis et chants religieux interprétés dans la pure tradition des mouachahat et de la nouba andalouse. Ramadan est le mois de la miséricorde, c’est par essence un mois qui élève l’âme et la nourrit. Et les gammes, modes et maqam de la musique arabe se prêtent merveilleusement à l’esprit purement spirituel du mois sacré.

Que pensez-vous des chanteurs de variétés qui changent complètement de registre pendant le Ramadan pour interpréter des chants religieux ?
Je vois ce que vous voulez dire, mais je ne blâme personne. La musique est un art aux portes ouvertes à tous. Tout le monde est libre d’y entrer quand et par où cela lui chante.

Que représente pour vous le répertoire arabo-andalou?
Pour moi, c’est un trésor du patrimoine, une grande école d’art et de musique qui demande beaucoup de travail et de rigueur. On y apprend les techniques de chants les plus pointues, on découvre la richesse de la poésie arabe et la finesse des compositions musicales. Des atouts qui peuvent aider tout chanteur à accéder à d’autres registres et à interpréter une variété de genres et répertoires musicaux. C’est pour cela que je conseille à tout chanteur en herbe de s’intéresser à ce patrimoine arabo-andalou. Malheureusement, l’on remarque que c’est la chanson légère qui attire le plus de monde.

Est-ce que votre récente expérience avec le compositeur Didier Lokwood vous a ouvert une nouvelle voie ?
Au début de l’expérience musicale avec Didier Lokwood, c’était un véritable choc des civilisations. Mais avec du travail en commun et une meilleure connaissance mutuelle que le résultat a été au-delà de mes espérances. Le spectacle «Cordes et âmes» présenté dans le cadre du Festival de Fès puise son esprit dans différents rythmes et cultures de par le monde. C’était une réelle rencontre entre l’Andalousie, le Maroc, l’Orient et l’Occident. On retrouve les rythmes du «Mizane hadari» également présent à Marrakech, le «Mizane sahraoui» de Tafilalet, les rythmes de la musique de l’Europe centrale et de la musique tzigane, sans parler de l’opéra avec la voix mezzo-soprano lyrique et envoûtante de Caroline Casadesus, la femme de Didier Lokwood, ce grand spécialiste de musique classique, jazz et blues. Cette rencontre a été très enrichissante pour moi qui ai toujours cherché à approfondir ma culture musicale.

Prévoyez-vous d’autres projets qui s’inscrivent dans cet esprit d’ouverture et de dialogue des cultures ?
Effectivement, pour le futur, je compte aborder un autre genre. Ce sera un travail autre que le public a l’habitude de me voir interpréter. Je m’attaquerai aux œuvres de Manuel de Falla, un grand compositeur espagnol du début du 20ème siècle. C’est une première pour un chanteur arabe. Ce travail sera présenté en janvier 2011 à Grenade. Bien que je me suis éloignée de mon répertoire de prédilection, ce nouveau défi constitue également un répertoire très exigent et de grande valeur.

Et interpréter du melhoun, ce sera pour quand?
J’espère un jour pouvoir interpréter le melhoun, genre qui m’a toujours fascinée par la richesse de ses textes et la subtilité de ses mélodies et rythmes. C’est une grande école qui est née à Tafilalelt avant d’arriver à Marrakech et se développer à Fès. Mais pour chanter du melhoun, il faut beaucoup du travail. C’est un genre qui a ses règles. Cela demande toute une préparation. J’avoue que c’est une négligence de ma part de ne pas m’y être mise. Et le souhait de tout artiste est d’être capable de maîtriser tous les styles.

Quel rôle joue votre famille dans votre carrière artistique ?
Sans le soutien de ma famille, je n’aurais jamais eu la chance de choisir la voie artistique qui me satisfait. Mon mari m’encourage beaucoup, c’est aussi un grand passionné de musique andalouse.

Qu’est-ce qui vous passionne en dehors du chant ?
J’aime aussi jouer le luth. Je faisais avant du piano. Mais j’ai trouvé que le luth m’aidait mieux à explorer et m’approfondir dans les maqams de la musique arabe. Par ailleurs, j’aime beaucoup les fleurs. Je commence toujours mes journées par en cueillir quelques-unes dans mon jardin (jasmin, lys, myrte…) et composer des bouquets aussi simples soient-ils. Cela me procure beaucoup de joie et égaye la maison. Ça me donne aussi de l’énergie et beaucoup de sérénité. Par ailleurs, je vis ma vie comme toute femme au foyer.

Comment votre mode de vie se reflète-t-il sur votre art ?
Une bonne hygiène de vie m’est indispensable. Je ne veille pas trop le soir. Je fais aussi beaucoup de sport. Et j’essaie au maximum de vivre dans la sérénité et loin de toute perturbation, loin du bruit et de la cacophonie. Parce que la qualité de ma vie et mon état d’esprit se reflètent sur mon interprétation et mon art. Pour moi, un artiste doit aussi avoir des valeurs pour être à la hauteur du savoir-vivre des musiciens et poètes qui ont élaboré le patrimoine arabo-andalou. Parce que, outre leur intérêt pour la musique, ces derniers étaient de grands philosophes, scientifiques, astronomes et médecins.

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