Invite gourmande dans la ruelle des poissonniers

Invite gourmande dans la ruelle des poissonniers

Chaque matin, très tôt, Redouane se rend au port pour s’approvisionner de poisson. En ce moment, profitez-en, le port regorge de poisson et Redouane n’a pas de mal à faire son choix. Lui, son poisson de prédilection, c’est le Chren, le chinchard si vous préférez. «Ce poisson-là, explique-t-il, c’est le mal-aimé des pêcheurs mais il est béni des petites gens. Parce qu’il n’est pas cher, qu’il est encore plus nourrissant que la sardine et que de plus, il est succulent!» .Quel poissonnier ne serait-il pas élogieux de son poisson ? Mais il faut avouer que le chinchard, couramment appelé Saurel, n’a vraiment pas la cote auprès des pêcheurs, auxquels il cause énormément d’ennuis. C’est que le chinchard est doté d’arêtes latérales qui s’ajoutent aux arêtes dorsales pour déchirer les filets. Au point que les vieux capitaines recommandent à leurs jeunes lieutenants de s’enfuir à pleine vitesse, en sens inverse du courant, lorsqu’ils aperçoivent sur leurs écrans radar la trace de ces épineux poissons. Sauf lorsque le chinchard est de grande taille, ce qui le rend très convoité par les Japonais qui raffolent de le manger cru, parce qu’alors son prix s’envole et que ça vaut sans doute le coup de risquer de déchirer ses filets…
Tout cela Redouane n’en parle pas, on le comprend. A quoi bon parler du chinchard de taille supérieure lorsqu’il n’a à offrir que du petit gabarit ? Surtout qu’il a sa façon, particulièrement efficace, de suggérer que son poisson à lui vaut toutes les sardines du monde et qu’acheter chez lui, c’est déjà une garantie. Bienvenue dans sa ruelle, vous êtes à Casablanca, la ville où pendant Ramadan, le poisson a force de loi.
Tous les gourmets, sans parler des gourmands, vous le diront : rompre le jeûne d’une friture de Chren assorti d’un thé bien corsé parfumé de menthe fraîche est un bonheur incomparable, même au prix d’encombrantes arêtes latérales… C’est ce bonheur-là que Redouane vous offre pour trois fois rien, à condition que vous sachiez le mériter.
C’est un bonheur équivalent, la seule variante notable étant la nature du poisson et le mode de cuisson, que tous les collègues de Redouane vous promettent en fait ; tous ceux qui comme lui envahissent chaque matin le port de pêche pour arracher à la criée leur fonds du commerce de la journée. Puis qui s’en vont, soit s’installer au coin de leur rue, soit circuler à travers les quartiers, leur charrette débordant de sardines, de chinchards ou de crevettes, dans l’espoir d’une providentielle recette. Et qui font dire à cet ancien patron pêcheur, qui comptera peut-être ce soir parmi les clients de Redouane, que « sans la petite pêche ça serait la férocité dans les rues ».
C’est dire si pendant Ramadan le poisson vaut son prix ! C’est à se demander, se disent Redouane et ses amis poissonniers sans poissonneries, ce qu’attend l’Office national des pêches (ONP) pour concrétiser son projet d’équiper tous les vendeurs de poisson ambulants de triporteurs réfrigérés, avec une solution adaptée pour en faciliter l’acquisition. Cela permettrait enfin aux poissonniers ambulants de garantir vraiment à leurs clients la fraîcheur de leurs marchandises. Il n’y a qu’à voir combien Redouane semble se soucier de la satisfaction de ses habitués pour se dire que oui, vraiment, on se demande ce qu’attend l’ONP…

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