La circoncision d’hier et d’aujourd’hui

Le barbier, généralement d’âge mûr, de mise vestimentaire imposante, se présentait, sur rendez-vous, à domicile où les parents de l’enfant à circonciser le reçoivent avec respect et révérence, alors que la fête bât son plein.

Pour la circoncision proprement dite, il y avait tout un cérémonial avec ses youyous, ses danses, ses chants, son festin et sa "guelsa". Cette dernière n’était autre que l’endroit où doit se dérouler l’opération.

Chez les familles aisées, la circoncision se déroulait au salon, à un endroit aménagé spécialement pour la circonstance : un petit tapis jeté sur le grand, des coussins en taies blancs brodés et un grand plateau en bois rempli de henné finement moulu et mélangé à d’autres ingrédients auxquels on prêtait la précieuse vertu de stopper l’hémorragie.

Chez les moins nantis, la "Guelsa" est aménagée avec des pièces souvent empruntées aux proches et voisins, qui s’associaient, de bonne grâce, aux heurs et malheurs du voisin.

De bas en haut de l’échelle sociale, l’enfant à circonciser était habillé en "marié en miniature", avec jellaba, chemise longue, pantalon, babouches en blanc et fez rouge ou vert.  

Dans certaines familles, ce sont les grands-parents ou autres proches qui s’occupaient de la circoncision à l’insu des parents, coutume qui se maintient largement aujourd’hui.  

En général, l’enfant était amené au Hejjam par une proche parente. Ses cris n’ont aucun effet sur les faits et gestes du circonciseur et ses assistants : sous couvert d’un fort concert de youyous, d’instruments et d’invocations, on neutralise le petit et on le présente jambes écartées au "Maâllem" qui, par des ?gestes nets, précis, concis et réglés par l’habitude, coupe le prépuce aux ciseaux, traite la coupure et remet le garçon aux femmes. Celles-ci s’empressent de remettre l’enfant nouvellement circoncis à sa mère qui va s’efforcer de le calmer à coup de caresses et de promesses d’aller châtier le méchant barbier à coups de bâton.

En fait, le barbier est l’objet de menus soins. Dès la fin de l’opération, les instruments et accessoires disparaissent comme par magie pour faire place aux plateaux de thé à la menthe et de gâteaux que les hommes consomment en discutant de tout et de rien, en attendant que l’enfant cesse de hurler et qu’il ait pris une tisane composée d’herbes et de graines qui ont la vertu d’endormir l’enfant.  

Avant de prendre congé, le barbier effectue une vérification de routine pour s’assurer qu’il n’y a pas de veine qui coule. Ce n’est qu’à la sortie qu’on lui mettait discrètement à la main une somme en guise d’honoraires, dont il ne vérifie jamais l’importance sur place, ainsi qu’un pain de sucre et autres offrandes, sans omettre de l’inviter pour le festin du soir. Il ne s’en va qu’après avoir prononcé des prières pour un prompt rétablissement du petit et la prospérité de la maison. Ses v ux, immuables et machinaux, sont généralement prononcés en termes invariables d’un cas à l’autre.

Ce n’est là que le noyau dur de la cérémonie de circoncision. Les maisons aisées y ajoutaient d’autres activités, comme la fantasia, les grands festins et les grands concerts de folklore local.

Il y avait aussi des tribus qui pratiquaient la circoncision en cérémonie collective, le "Sbouâ ", organisé généralement en terrain inculte le septième jour après l’Aid Al-Mawlid. Tous les enfants de la tribu, âgés plus ou moins de ?deux ans, sont circoncis durant cette opération qui mobilise deux ou trois Hejjams de bonne réputation. Cette tradition se maintient encore mais le plateau de henné moulu n’y est plus que pour la forme, les services de santé ayant pris la relève dans les premiers soins post-opératoires.

Mais tout cela n’est plus que de l’histoire. Les temps où chaque famille avait son "Hejjam" sont révolus et beaucoup de choses ont changé dans le cérémonial, le gestuel et les croyances qui accompagnaient ce qui n’est en fait qu’une banale opération chirurgicale. Elles sont de plus en plus rares aujourd’hui les cérémonies de circoncision où l’on décèle encore des réminiscences du cérémonial d’antan à l’état pur.

Avec l’évolution des moeurs, le barbier a vu sa fonction de circonciseur lui filer entre les doigts, du moins en partie non négligeable, en raison de l’intrusion, dans son champ d’opération, de divers autres praticiens, notamment ?le chirurgien et l’infirmier à la retraite.

Les spécialistes font front sans état d’âme contre le maintien du barbier en activité, non pas tant pour la concurrence qu’il leur livre, mais pour les erreurs qu’il lui arrive de commettre et qui sont parfois "graves".

Selon les spécialistes, seuls les chirurgiens doivent pratiquer la circoncision. Les barbiers, simples infirmiers et même les médecins généralistes et simples pédiatres ne devraient pas s’en mêler, estiment-ils. A la rigueur, ajoutent-il, un infirmier-assistant du chirurgien et ayant une bonne expérience peut être toléré comme circonciseur. Cependant, ils pensent que, vu la progression démographique, le coupeur traditionnel de prépuces a encore de beaux jours devant lui dans le "marché de la circoncision". "Il s’agit bien d’un marché", précisent les spécialistes, qui ?admettent aussi que recourir au chirurgien coûte cher aux petites bourses.

Les partisans du circonciseur se recrutent particulièrement dans les zones urbaines populaires et les campagnes reculées, mais chez les familles instruites et relativement aisées, on ne croit plus à l’art et à la baraka de tel ou tel Hejjam. On est plutôt enclin à se fier à la science du chirurgien, abstraction faite de sa confession et de ses croyances, sachant que la circoncision est pratiquée comme rite chez les musulmans, les juifs et dans certaines communautés chrétiennes.

Pour les traditionalistes, le chirurgien offre certes la meilleure solution, dans la mesure où l’opération se déroule dans des conditions optimum d’asepsie, ?mais pour recourir à ses service, il faudrait souvent écorner le rituel. Il y en a qui n’apprécient pas, chez lui, la tendance à rechigner à opérer à domicile. "Cela nous oblige à escamoter de menues parties de la cérémonie auxquelles on tient bien", dit-on, surtout dans les milieux populaires où on lui prête des attitudes de condescendance par rapport à leurs us et coutumes où ?la superstition tient encore une assez bonne place.

Ces attitudes envers le chirurgien auraient dû jouer en faveur du barbier sans l’intervention, dans ce champ d’opération, de l’infirmier-circonciseur. De nombreux infirmiers ayant fait carrière d’assistant au bloc opératoire des hôpitaux et cliniques se sont converti, en active ou à la retraite, en circonciseurs pour arrondir les fins de mois. Pour la clientèle, ce type de praticiens offre l’avantage d’avoir à la fois la "science" du chirurgien et l’art de se plier aux coutumes.

"Certains infirmiers circonciseurs épousent tellement bien le comportement du barbier traditionnel qu’il faut leur poser la question pour pouvoir faire la distinction", note un client qui attendait le retour de l’un d’eux pour prendre rendez-vous.

Pour ce client et tant d’autres, l’infirmier est préférable aux autres praticiens pour la simple raison qu’"il a su leur prendre leurs qualités et leur laisser leurs défauts". Il n’a ni la condescendance du médecin ni la propension du barbier à opérer dans de mauvaises conditions d’hygiène.

En fait, le "marché de la circoncision" est encore flou, difficile à mesurer statistiquement. Les spécialistes, qui n’y sont pas assez impliqués, sont jugés trop chers par la clientèle à revenus modestes. Les infirmiers y prolifèrent à des tarifs à géométrie variable, adaptables aux diverses bourses. Le traditionnel y perd du terrain, même s’il arrive, dans pas mal de zones, surtout pauvres, à défendre sa chasse gardée où, parfois, il lui arrive de commettre des "erreurs d’opération" du genre à faire rager le personnel des services des urgences de pédiatrie.

Par Mohammed Sarhrouny
MAP 

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