La complainte des marchandes de crêpes

C’est une place très populaire qui pourrait porter mille noms tellement est commune. Elle pourrait se situer à Casablanca, Rabat, Marrakech tellement elle illustre ce Maroc véritable qui ne s’exprime jamais tant que durant le Ramadan.
Sur cette place se rassemblent, chaque jour, des dizaines de femmes de tous âges qui tentent de profiter d’un des aspects les plus visibles du Ramadan : la frénésie de consommation qui s’empare des passants. C’est ainsi que plus l’on s’avance dans la journée, plus les chances de vendre leur Beghrir, Rghaïef, Betbout, Msemmen, Rezzat el Qadi augmentent. Et si elles ne vendent pas? Elles préfèrent ne pas envisager cette éventualité.
Autour d’elles, c’est le chaos organisé du petit commerce de survie. Au milieu de la place, un poste de police tente comme il peut de dissuader les pires comportements. Mais les policiers ne peuvent rien contre les grossièretés verbales, la brutalité à fleur de peau, «la sauvagerie», résume l’officier de service. Khadija, une femme sans âge, les traits émaciés, dont le regard vide ne s’anime qu’à l’approche d’un éventuel client, illustre bien la couleur dominante de ce marché : celle de la misère que l’on combat par tous les moyens. Son mari ? Décédé. Ses enfants ? Deux sont mariés et ont assez de leurs propres soucis, il lui reste un fils et une fille à charge. Son fils, 21 ans, est au chômage. Sa fille, 26 ans, fait des ménages. Tout comme elle, lorsque le ramadan ne vient pas permettre d’améliorer l’ordinaire. Pas de beaucoup, en vérité : si elle atteint soixante dirhams de chiffre d’affaires quotidien, elle estime avoir suffisamment tiré son épingle du jeu. Pour espérer gagner davantage, explique-t-elle, il lui faudrait investir des moyens qu’elle n’a pas. D’autant, fait-elle remarquer, que la concurrence ne manque pas.
A ses côtés, Nabila, 21 ans, détonne parmi toutes les femmes d’âge mûr de la rangée.  Assistée de son petit frère, elle vend du Beghrir, la crêpe symbolique des douceurs du Ramadan. Le beghrir proposé par ces femmes sur ces marchés n’est pas de première qualité, plus de farine que de semoule fine, cela saute aux yeux mais qu’importe. Ce que l’on achète, c’est surtout la vision idyllique de ces «mille trous » gorgés de miel mêlé à du beurre fondu, qui s’accompagnent idéalement d’un verre de thé voire de café au lait.
Non, ça n’est pas Nabila qui les confectionne mais sa mère, qui préfère confier à sa fille le soin de la vente sur le marché. Nabila est étudiante en deuxième année à la faculté des lettres. Mais il faut bien contribuer au revenue de la famille alors elle est là, stoïque et digne, le visage enserré dans un hijab élégamment noué.
C’est un tout autre profil que celui de Najat, sa voisine. Najat fait partie de ces filles qui arborent fièrement des cicatrices inquiétantes. Elle aussi vend du Beghrir, interpellant méthodiquement les passants. Quand, soudain, une jeune femme se plante devant elle et l’agresse verbalement. Najat montre alors son autre visage, celui d’une fille qui a grandi dans la rue et dont la violence éclate à la moindre occasion. Hier, c’est un photographe qui a fait les frais de sa combativité. L’homme, qui se prétendait journaliste, avait commis l’erreur de la prendre en photo sans lui en demander la permission. Elle le lui avait fait chèrement regretter…
Ah, ces journalistes qui se croient tout permis ! Au point d’oublier que les femmes qui peuplent ce marché sont autre chose que des figurants d’une réalité sociale folklorisée. Malika, la quarantaine, le visage dur, dénonce en écho ces photographes qui publient dans leurs journaux des images sans égards pour leur droit à l’image. Malika ne parle pas expressément de droit à l’image mais elle se fait comprendre, très clairement.
Les crêpes du Ramadan, Beghrir, Msemmen, Mlawi, Rezat el Qadi et autre Betbout apparaissent soudain, sur ce marché de misère, pour ce qu’elles sont réellement : un commerce de survie.
Ce qui n’empêche pas cet homme de se plaindre auprès de Siham, 17 ans, un sourire à faire oublier toutes les cruautés de la vie : «Le Beghrir que tu m’as vendu hier n’était pas extra !» Siham ne se laisse pas démonter : «Aujourd’hui est un autre jour. Goûte donc celui-ci, tu reviendras !»

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