L’affaire Matoub (1)

L’affaire Matoub (1)

En début d’après-midi du jeudi 25 juin 1998, la radio algérienne annonçait l’assassinat du chanteur kabyle Lounes Matoub par un groupe de terroristes appartenant au GIA. L’été s’annonçait chaud car le bras de fer entre les généraux de l’état-major de l’ANP et ceux des services de la DRS(Mohamed Lamari Mohamed Touati, Fodil Cherif, Mohamed Ghenim, Mohamed Mediene et Smain Lamari) d’un côté, et le clan de la présidence dirigé par Zeroual et Betchine, de l’autre, avait pris une tournure dramatique, et les pressions et les marchandages habituels, autrefois à peine perceptibles, avaient cédé la place aux menaces et aux insultes par presse interposée avec une véracité sans précédent. Les généraux du clan Lamari voulaient à tout prix la tête de "Betchine" l’ancien patron des services et l’ami personnel du président Liamine Zeroual devenu ministre conseiller, qu’ils soupçonnaient de préparer avec d’autres officiers (parmi lesquels, on retrouve un ex-commandant du CPMI/Ben Aknoun, le lieutenant-colonel Haddad Abdelkader alias colonel Abderrahmane; surnommé le "Tigre" à cause de son professionnalisme), une nuit des longs couteaux. En effet, dès son arrivée au siège de la présidence, Betchine avait rappelé à ses côtés, des officiers issus de la DRS (mis à l’écart et en froid avec Toufik depuis le départ de Betchine du service) pour constituer le bureau des affaires de sécurité nationale. Le bureau dirigé principalement par Betchine, secondé par le lieutenant-colonel Zoubir et le "Tigre" était en charge des questions relatives à la sécurité de l’Etat et avait des sources d’informations diverses à l’intérieur de l’armée et dans le milieu civil. Le traitement et l’exploitation des informations récoltées par le bureau de Betchine offraient au président Zeroual la liberté de prendre des décisions touchant des domaines sensibles comme celui de la défense.  Un des grands coups réalisés par le bureau de Betchine est le limogeage du général Abdelmajid Taghit pour cause de corruption ou celui du général Saïd Bey pour cause de négligence grave. La présidence a exigé et obtenu le départ du général Saïd Bey patron de la première région militaire et très proche du clan Lamari-Toufik (désigné par la suite, par Mohamed Lamari comme représentant de l’ANP à l’OTAN) suite à sa passivité coupable avant et après les grands massacres de 97. L’image de la présidence algérienne a été bien plus que secouée à cette période étant donné que les coupables des massacres sont restés à ce jour dans une totale impunité. Pour le président Zeroual, le responsable principal de la situation catastrophique en Algérie était évidemment Mohamed Lamari, le chef de l’état-major de l’ANP, qui a ordonné quelques jours avant les massacres aux troupes de ne pas quitter les garnisons à partir de 22 heures sous peine de graves représailles envers les contrevenants. À l’intérieur de ces mêmes casernes très proches des lieux de massacres et contraintes à l’immobilité, les soldats entendaient les cris et les appels au secours des centaines de victimes, pire encore les rares survivants qui ont réussi à arriver aux portes des casernes pour demander de l’aide ont été refoulés par des soldats qui obéissaient à des ordres qu’ils ne comprenaient pas et qui les mettaient dans une perdition totale. Presque au même moment, le gouvernement Ouyahya peaufinait la loi d’arabisation générale (maintes fois annoncée puis ajournée), sous la direction du président Zeroual
C’est dans ce climat glauque qu’une réunion décisive de haute importance a regroupé dans une villa proche de la capitale appartenant aux services de la DRS, des officiers supérieurs de l’ANP et des représentants du RCD. Les officiers qui ont été dépêchés par les responsables du cabinet noir sont en l’occurrence le général Mohamed Touati, tête de fil de la nouvelle mouvance au sein de l’ANP (après la mouvance arabo-révolutionnaire issue de l’ALN, c’est la mouvance laïque constituée d’ex-officiers de l’armée française qui a pris la tête de l’ANP) et le colonel M. Fergani Alias Merzak un des anciens éléments de la DRS et personnage très introduit dans les milieux Kabyles et officier traitant de plusieurs sources (agents) au sein du MCB et du RCD (Merzak est l’un des rares hommes de confiance de Toufik en charge exclusive du dossier Kabyle).
Du côté du RCD, Khalida Messaoudi une activiste berbère très acquise aux thèses éradicatrices de Touati pour la lutte antiterroriste et Noureddine Aït Hammouda chef de l’une des plus importantes milices du pays.
Après les formalités d’usage entre les personnes présentes qui se connaissaient du reste très bien, puisque cette rencontre n’était pas la première du genre, la séance est officiellement ouverte et c’est Noureddine Ait Hammouda qui prend en premier la parole pour exprimer avec beaucoup d’émotion l’inquiétude de la composante berbère de la population face aux risques d’explosion que générera la mise en pratique du projet de loi relatif à la généralisation de la langue arabe. Ait Hammouda spécifie bien que pour tous les Kabyles, le synonyme d’arabisation est islamisation et terrorisme, il évoque même les pires scénarios si ce projet est conduit à son terme. En réponse, le général Touati suggère aux représentants du RCD une mobilisation des artistes et des intellectuels surtout kabyles avant toute chose même à l’échelle internationale, et passer ensuite à la mobilisation de la rue (manifestations, grèves, boycottages) pour contrer le gouvernement et l’obliger à revoir son projet. Khalida Messaoudi fait remarquer au général Touati que le temps presse et que la population kabyle est lasse des grèves et des slogans devenus classiques, et que de toute façon la division du MCB (avec ses deux tendances, la coordination proche du RCD et la commission proche du FFS) d’un côté, et la lutte entre le RCD et le FFS rendent la mobilisation populaire, une chose tout à fait impossible:» l’expérience, disait-elle, nous a démontré que les conservateurs n’entendent pas raison lorsqu’il s’agit de mobilisation pacifique comme pour l’abrogation du code de la famille alors que les intégristes ont réussi à nous imposer avec la violence, leurs représentants au sein même du gouvernement.
Aït Hammouda avec des mots à peine couverts fait comprendre aux représentants du MDN que beaucoup de Kabyles déterminés n’hésiteront pas à retourner leurs armes contre le pouvoir central dans le cas limite et que les intégristes ne manqueront pas de profiter de cette situation et de l’exploiter en leur faveur. Le colonel Merzak qui connaît assez bien ce dernier lui réplique que la région est truffée de maquis du "GIA" dont la plupart des chefs sont originaires de la région même de Tizi Ouzou.
Puis dans un long monologue sur la situation du pays, une phrase prononcée par le colonel Merzak fait l’effet d’une bombe « le haut commandement de l’armée prendra ses responsabilités au cas où des troubles éclateraient à grande échelle».
L’armée ne restera jamais les bras croisés. De toute façon la société civile ne soutient pas assez l’armée dans la lutte contre les intégristes d’après le colonel Merzak.
Khalida Messaoudi réfute les arguments du colonel, mais profite de son intervention pour demander au général Touati des explications sur le mutisme de l’armée et ses cadres modernistes sur la fraude qui a entaché les élections de 1997 au profit du RND le parti de Betchine. Elle se demande même "pourquoi est-ce qu’ils ne prennent pas les choses en main ? "Et pourquoi les démocrates républicains ne retrouvent pas des places de choix dans les institutions du pays. Elle prend pour exemple le cas de la Turquie et le succès remporté par son armée dans la gestion du phénomène intégriste malgré les risques de voir ses chances de rejoindre l’Europe réduites. Le général Touati reprend la parole pour dire: «Au cas où la situation deviendrait incontrôlable, l’armée prendra le pouvoir et décrétera l’état d’exception pour une courte période mais suffisante pour mener à bien son projet d’éradication des groupes armés et leurs relais politiques.

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