Le kiosque de l’homme au break blanc

Le kiosque de l’homme au break blanc

Il est une heure quinze du matin. L’homme qui pourrait être le mieux informé de Casablanca remballe sa marchandise. Les gestes sont précis, le rituel immuable. Cela fait trente-deux ans que chaque soir à partir de 19 h, Mbarek Hari vend des journaux sur le trottoir du boulevard Zerktouni, au niveau du croisement avec le boulevard d’Anfa.
Méthodiquement, il range dans le coffre de sa Renault 18 Break blanche les paquets de journaux et de magazines qu’il retire de leur présentoir, une structure métallique qui se dénude progressivement. Vient ensuite le tour du présentoir, dont il détache certaines pièces avant de le replier et de le ranger contre le mur d’enceinte de la station, qu’il a équipé d’un anneau permettant d’enchaîner et de cadenasser cette pièce maîtresse de son équipement. Pendant ce temps, des voitures s’arrêtent, des automobilistes lui demandent un titre qu’il retire des paquets déjà rassemblés, sans paraître le moins du monde contrarié. Tant que le coffre de la voiture n’est pas refermé, les retardataires, parmi lesquels des habitués, sont servis avec ce flegme particulier qui fait le charme de Mbarek.
Bientôt, il ne reste sur le trottoir que la théière et un verre. Il a terminé son service, il ne lui reste qu’à se rendre au siège de Sapress pour faire les comptes de la soirée. Quant aux titres distribués par Sochepress, il recevra les factures le lendemain. Mbarek pourrait rester encore plus tard, mais il explique que le jeu n’en vaudrait pas la chandelle. Il faut encore compter une heure de procédures, ce qui le conduit à ne rentrer chez lui que vers trois heures du matin.
Puis, à quoi bon s’acharner? Mbarek n’est pas du genre âpre au gain.
Il doit à un membre de sa famille de l’avoir initié à ce commerce-là. C’était en 1968, à l’époque où il n’y avait encore que des villas sur le boulevard, où il vendait Le Petit Marocain et où, précise-t-il, la presse jouissait d’une noblesse qui relève aujourd’hui de la mythologie : « Tu pouvais sortir sans tes papiers d’identité mais tenir un journal à la main pour être à l’abri d’un contrôle d’identité… »
Une nostalgie qui ne l’empêche pas de rendre hommage au dynamisme de la presse d’aujourd’hui et à cette abondance de titres qui lui permet de mieux gagner sa vie : «C’est avec ça, grâce à Dieu, que j’ai pu fonder un foyer, élever dignement mes enfants et prendre soin de ma famille…»
Mbarek n’a qu’une seule amertume : toutes les demandes qu’il a faites pour obtenir un kiosque, un vrai, n’ont pas abouti. Bien sûr, il apprécie à sa juste valeur le privilège dont il jouit de pouvoir occuper sans contestation l’espace public : «Le premier jour je me suis installé ici et depuis personne n’est venu me le reprocher. Après tout je rends service à la démocratie…» Mbarek a-t-il conscience de faire partie des institutions du paysage urbain casablancais. Pas vraiment. Il n’a même pas pris la grosse tête d’avoir fait l’objet de deux reportages à la télévision : «TVM et 2M sont venus me filmer et me faire raconter ma vie mais entre nous, qu’est-ce que ça change à ce que je fais et à ce que je suis ?» En disant cela, Mbarek rumine un peu sa frustration de n’avoir toujours pas été jugé digne de disposer d’un vrai kiosque à journaux mais sa sérénité reprend très vite le dessus : «Si c’est cela que le Tout-Puissant m’a dévolu, je L’en remercie. Mieux vaut un morceau de trottoir que pas d’emplacement du tout… »

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