Le Maroc de Lyautey à Mohammed V (1)

Les métamorphoses de la ville marocaine
Il n’est pas d’autre terrain que la ville au Maroc où le décalage soit aussi saisissant entre le projet initial et le résultat atteint à la fin de l’épisode colonial. Les initiateurs du premier Protectorat voulaient, sous l’impulsion d’un meneur de jeu féru d’urbanisme antique et d’avant-garde, faire du neuf et de l’exemplaire. Jusqu’au seuil des années 1930, le Maroc est vanté comme un banc d’essai incomparable pour des expériences qui se targuent d’opérer la synthèse des contraires: la sauvegarde des médina dans leur écrin originel et l’introduction de tracés urbains et de matériaux de construction encore expérimentaux ailleurs. Mais cette réussite incontestable – de l’urbanisme lyautéen ne résiste ni à la rupture d’équilibre, qui affecte la société rurale et jette un million d’hommes – en une génération – dans les villes de la côte Atlantique, ni à la pression de la spéculation, qui finit par avoir raison des urbanistes les plus novateurs et talentueux: Prost dans les années 1920 et, plus encore, Ecochard au seuil des années 1950. L’histoire de la ville marocaine, dès lors, confine au drame de civilisation parce que la ville au Maroc – dissociée et livrée à l’anomie – devient une cité à la dérive et le lieu de l’affrontement privilégié entre Européens et Marocains.

Le style du protecteur
S’il est un domaine où Lyautey continue à baigner dans une sorte d’aura, c’est bien celui de l’urbanisme. Ses fidèles aimaient à rapporter qu’au cours de sa dernière réception, à la veille de son départ définitif pour la France, il sortit seulement de son mutisme pour déclarer : «Ce qui m’embête, voyez-vous, c’est que je ne bâtirai plus de villes…». Les souvenirs des anciens de la "zaouïa" étaient criblés d’anecdotes sur l’inaugurateur de chantiers qui aimait que ça barde, que ça crépite autour de lui, que ça pète le feu, et qui harcelait ses collaborateurs de directives "nettes, irradiantes d’intelligence", au dire d’Albert Laprade. Le territoire de la ville, ce fut son domaine réservé, où son despotisme éclairé de prince du XVIII° se déployait sans retenue. Qu’on en juge par ces instructions relatives à la ville de Rabat, qu’il choisit pour capitale administrative malgré Paris hésitant entre Fès et Casablanca : «La ville arabe, le quartier juif, je n’y touche pas, je nettoie, embellis, fournis de l’eau, l’électricité et j’évacue les eaux usées. c’est tout… Mais en face dans le bled, je bâtis une autre ville…».
De fait, Lyautey eut la chance d’être porté par son époque, de disposer d’une pléiade de jeunes et remarquables architectes-urbanistes et d’être averti par la déplorable expérience algérienne.
Le premier Protectorat en matière urbanistique déborde le proconsulat lyautéen et s’attarde jusqu’au seuil des années 1930. Il coïncide avec la genèse de l’urbanisme, ce mot neuf, qui surgit en 1913 sous la plume de l’architecte Donat Alfred Agache et désigne à la fois une fonction d’expertise (un savoir sur la ville) et une méthode d’intervention pratique pour soigner la "ville malade" et la rendre habitable pour tous (un faire sur la ville). "C’est une science d’application un moyen d’intervenir sur le social… Elle intègre les connaissances des techniciens, du sociologue, de l’ingénieur et de l’hygiéniste…".
Lyautey sut attirer au Maroc de jeunes architectes disponibles pour faire du neuf: tous férus d’urbanisme et marqués par l’empreinte du Musée social, un cercle de réflexion très élitiste et une école pratique pour repenser, à la lumière de l’expérience de grands bourgeois réformateurs et de sociologues non durkheimiens, l’action sociale et l’actualiser en fonction des données du siècle nouveau. Henri Prost est le chef de file de cette équipe. où se distinguent également Jules Marrast, Adrien Lafforgues et Albert Laprade. Cette cellule d’urbanisme résidentiel va capter heureusement le "style du protecteur", qui achève d’évincer le "style du vainqueur" (François Béguin). Celui-ci avait consisté à transporter en Algérie l’appareil monumental de la ville française, sans le transposer et l’adapter à la ville mauresque : bref à plaquer Marseille ou Toulon sur Alger, Oran, Bone et Constantine. Le "style du protecteur", au contraire, c’est la démarche architecturale par laquelle le colonisateur renonce à afficher sa différence, pour marquer sa supériorité, et reconnaît le dispositif urbain et le bâti indigène, pour composer avec et l’intégrer. C’est le style "néomauresque" en Algérie au début du siècle, en attendant le style "hispanomauresque" dans le Maroc lyautéen.
Mais, pour comprendre l’expérimentation de la ville au temps fondateur du Protectorat, intervient le type-idéal de civilisation urbaine dont rêvait son initiateur. Deux hommes s’affrontent en Lyautey jusqu’à opérer la synthèse des contraires qu’il prédilectionnait.
Il y a le promeneur baudelairien transportant de ville en ville son personnage de dandy blessé par ce désenchantement du monde que capte et interprète Max Weber à l’époque. Des villes italiennes du temps de Laurent de Médicis, son modèle avoué, aux villes musulmanes profanées par l’invasion du "chancre européen", il fait jouer une sensibilité d’artiste sachant croquer une perspective et dessiner une façade, nostalgique de l’époque où l’homme complet était à la fois homme de savoir humaniste (qu’il sait transposer en version musulmane) et du faire marchand (dont il perçoit bien la variante orientale). Epris de social depuis sa jeunesse, il ne veut pas, pour autant, sacrifier la beauté du lieu au despotisme de l’urbanisme d’avant-garde à la façon de Tony Gamier. Il tient à ce que ne soient jamais dissociés le plaisir et l’usage. Il ne suffit pas de loger, fut-ce dans des cités-jardin à la Ebenezer Howard, autre référence fondatrice de son équipe. Il faut que le droit au logement ne soit pas un substitut à la jouissance esthétique de la ville.
Puis il y a le stratège voulant montrer au peuple protégé la puissance qui s’installe et la pérennité de son établissement: faire grand, s’étaler dans l’espace, marquer son siècle de sa griffe de proconsul. Impressionner le peuple conquis, le subjuguer. Présence de Rome subreptice chez ce prince se voulant de la Renaissance et affichant dans ses Lettres de jeunesse sa préférence pour la cité grecque contre l’empire latin. C’est pourquoi la ville-idéale de Lyautey sera à la fois délicieusement anachronique et furieusement moderne.
Marquée au sceau d’un prince éclairé, mais antidémocrate, la ville du Protectorat sera comme une version exagérée de la ville coloniale: nullement conçue en soi pour débattre, échanger, décider avec d’autres hommes libres. Excepté une maison du Colon à Casablanca, faite pour optimiser l’accès des "pionniers du bled" à l’équipement administratif du Protectorat, bref rendre l’administration souriante à l’Européen, pas un édifice n’est forgé pour l’apprentissage d’une citoyenneté démocratique. Le projet lyautéen de la ville est ambivalent fondamentalement. Faire qu’il y ait de l’urbanité, c’est-à-dire cultiver l’appétence du vivre-ensemble. Mais ne rien faire pour qu’il y ait de la citadinité, c’est-à-dire le goût du débat et l’éveil au politique. Si bien que le Protectorat fabriquera des villes neuves superbes, mais distillant l’ennui de vivre car dépourvues de ce désordre créateur des villes où jaillit le plaisir qu’il y a de l’autre.

«Le Maroc de Lyautey à Mohammed V, le double visage du Protectorat»
Daniel Rivet – Editions Porte d’Anfa, Casablanca 2004- 418 pages.

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