Le Maroc de Lyautey à Mohammed V (13)

En 1945, la ville européenne abrite approximativement 100.000 habitants, mais elle concentre la "quasi totalité des services publics de Casablanca", de l’aveu d’un expert qui l’administre.
Le Protectorat essaie bien de décongestionner la médina contiguë au port, où la population bondit entre 1907 et 1945 de 25.000 à 132.000 habitants qui s’entassent sur 620 hectares (soit une densité de 2.100 à l’hectare). Pour ce faire, à la fin des années 1920, on bâtit une nouvelle médina qui est dessinée avec goût par Albert Laprade et habillée en fonction des normes de l’habitat citadin marocain. Mais celle-ci prolifère et n’abrite pas moins de 157.000 Marocains en 1945.
Dans l’ancienne médina, les Juifs venus de l’intérieur se pressent: artisans paupérisés par la crise de 1929 et colporteurs marginalisés par les formes nouvelles de l’échange colonial entre villes et campagnes. Ils talonnent les Musulmans: dès 1945, ils sont au nombre de 53.000 contre 73.000 Musulmans. Mais on sait qu’ils avoisinent le nombre de 80.000 au seuil des années 1950, avant que l’exode ne dégonfle cette accumulation des Juifs dans la ville-refuge: le temps d’une étape de transition avant le grand départ vers Israël. Ils sont même en majorité dans le noyau central de la vieille médina, où ils s’insinuent à partir du mellah qui se trouve à l’est de la médina précoloniale et ils sont, en quelque sorte, contenus dans leur poussée vers l’ouest par la mahakma du cadi et le dâr el makhzen du Pacha.
En dehors de la médina au sens classique – c’est-à-dire de la ville alvéolée en quartiers compartimentés en agrégats de derbs bien individualisés – surgissent, dès les années 1920, et grossissent, au fil des années 1930, les premiers bidonvilles. Ce sont d’abord des amoncellements de "baraques faites de planches, de touques à pétrole, de tôle et de carton". En 1939. on estime que le nombre de Marocains vivant en bidonville à Casablanca avoisine 80.000 personnes, contre 15.000 à Rabat. La municipalité ne s’en émeut guère. Le milieu résidentiel prend l’affaire en main, après avoir recensé, en 1936, tous les agglomérés de cahutes, et lance un programme de résorption de cette forme d’habitat aux frontières de l’inhumain.
On ambitionne de solutionner à terme la question du logement précaire, parce qu’elle est "à même de susciter de nos détracteurs systématiques, les critiques les plus malveillantes, quand bien même ils sont incapables de rien entreprendre par eux-mêmes", concède le contrôleur civil Girardière, sensible, comme on voit, à la censure des premiers nationalistes. Le Protectorat essaye de résorber l’habitat précaire en le durcissant. Le Comité de l’habitat indigène, créé en 1936, inspire le lancement d’une première tranche de "noualas en maçonnerie" (recouvertes de chaume) et de maisons moins sommaires (une pièce, une cuisine, un lieu d’aisance), qu’on dispose en ordre géométrique sur un périmètre équipé au préalable de voirie, d’eau courante au logis et d’un réseau d’égouts qui, à Rabat, se jette sans vergogne à l’océan. Toute une cité est édifiée au Douar Debbagh à Rabat, qui sera la réalisation-témoin de l’urbanisme "social-militaire" à la Noguès.
En comparant cet urbanisme expéditif à la cité des habous amoureusement dessinée par Laprade, Girardière, désenchanté, convient qu’on est à la "fin d’une époque": celle où le Protectorat était mu par le "point d’honneur d’apporter à l’urbanisme une élégance et un souci de la couleur locale, qui avaient recueilli l’admiration générale".
Avant 1945, la municipalité de Casablanca essaie d’endiguer l’exode rural en usant de l’arme du refoulement constituée par les "barrages sanitaires" placés aux portes de la ville. Elle n’hésite pas, non plus, à déménager autoritairement, au-delà du périmètre municipal, les bidonvilles qui se glissent dans les creux inhabités de la ville-chantier.
Le dahir du 9 juillet 1938 – pris sous l’émotion provoquée par la propagation du typhus et la prolifération des gueux issus du Sud du pays-édicte qu’ "aucune agglomération indigène en matériaux légers ne pourra être construite, désormais, sans qu’elle ait été, au préalable, munie de la viabilité des villes modernes…
Les plans devront être approuvés par le comité de l’hygiène indigène, et les autorités de contrôle auront le droit de démolir, sur simple arrêté du Pacha et du Caïd, les habitations qui seraient construites en infraction à la loi". Ce dahir avait été anticipé par l’arrêté municipal n° 886 de 1932 frappant d’interdit les noualas et baraques situées à l’intérieur du périmètre municipal et réalisant le déménagement extra muros du bidonville des carrières Carlotti. Le typhus de 1938 est le prétexte (arrêté du 31 décembre) pour raser trois énormes derbs miteux, qui s’étaient incrustés dans la ville européenne à proximité du boulevard de Lorraine : le derb Ben Jdya gros de 735 maisons, le derb Aomar regroupant 2.500 habitants dans 430 maisons et le Derb Baschka avec 45 maisons et 500 personnes environ. En 1941 un nouvel arrêté (n°79 du 30 juin) prescrit le transfert hors la ville du bidonville de Ben Msik, alors gros de 25.000 personnes. Mais il ne sera pas appliqué.
Après 1945, l’administration se résigne à l’existence des bidonvilles.
Elle cherche en partie à les résorber en construisant des cités d’urgence comme la cité d’Aïn Chock, version améliorée des immeubles à bon marché réalisés en France dans l’entre-deux-guerres sur la lancée de la loi Loucheur.
Et elle badigeonne d’un vernis de citadinité certains des énormes derbs et bidonvilles résiduels qui sortent désormais du provisoire: le derb Ghalef, qui abrite 20.000 personnes en 1945, le bidonville de Ben Msik sis au sud-est de la nouvelle médina, qui, entre temps, s’allège de moitié et plafonne à 12.600 personnes, le bidonville de Carrières centrales (Carrian centra) dans le quartier industriel des Roches Noires au nord de la ville, qui compte alors 17.000 habitants, mais se gonflera à plus de 50.000 Marocains en cinq ans; comme le souligne un jeune énarque, J,Ratier, en stage dans le secteur
Chaque bidonville a sa personnalité propre. On peut, par exemple, distinguer, sinon opposer, le bidonville du Derb Ghalef à celui des Carrières centrales. Derb Ghalef abrite, outre des Noirs issus du Draa voués aux travaux de force, une population flottante de ruraux ayant, selon Hubert, "des raisons sérieuses de quitter leur tribu d’origine", c’est-à-dire en délicatesse avec leur caïd ou muqqadam ou bien en pétard avec leurs voisins.
Carrières centrales sert de cité de secours aux ouvriers travaillant dans les gros établissements industriels de Roches Noires, qui se lancent dans une politique de logement bien impuissante à absorber la déferlante migratoire du Sud-ouest marocain: Carnaud et Forges de Basse Indre, Compagnie sucrière marocaine, Centrale thermique, Lafarge, etc. Selon Hubert, ce bidonville est "peuplé de gens travailleurs et calmes, et la présence constante d’agents du service municipal d’hygiène… en fait une des agglomérations les plus paisibles… de Casablanca".

«Le Maroc de Lyautey à Mohammed V, le double visage du Protectorat»
Daniel Rivet – Editions Porte d’Anfa, Casablanca 2004- 418 pages.

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