Le Maroc de Lyautey à Mohammed V (14)

Usons comme d’un verre grossissant des études de Hubert et Ratier pour voir comment s’est constitué et s’articule Carrières centrales. A proximité des premières usines de Roches Noires, la municipalité acquiert un terrain de 150 hectares en 1920, sur lequel pointe une agglomération de tentes toilées, qui ne tarde pas à se métamorphoser en faubourg hérissé de cahutes faites en débris de planches et de tôles. Ce douar Carrian qui surgit en 1922, résiste aux arrêtés municipaux éradicateurs qui se succèdent de 1932 à 1941. Comme Ben Msik, Douar Carrian se gonfle des occupants des microbidonvilles nichés plus à l’intérieur de la ville et dont les habitants sont expulsés moyennant une "prime de déguerpissement" dérisoire. En 1939, la municipalité entérine, en quelque sorte, le bidonville en le déménageant sur un terrain encore en friche, mais doté d’une trame de voirie alignant les baraques et les contraignant à s’enclore derrière une palissade qualifiée de zrîba à l’instar de la haie d’épineux entourant la khaïma ou nouala et comme pour donner un cachet campagnard à cette forme de sous-habitat pseudo-citadin.
Les 300 baraques de 1925 sont au nombre de 4.000 agglutinées sur 160 hectares. En 1941, alors que la peste et le typhus menacent, le bidonville échappe de peu à un projet de déménagement à Aïn Chok en dehors du périmètre municipal. En 1942, la population de Carrières centrales avoisine 20.000 personnes. La municipalité avalise complètement le fait bidonvillois en imposant une taxe d’occupation, modique, de 10 francs par cabane. D’après Hubert, les occupants s’acquittent sans rechigner de cette taxe, "car ils y voient l’indice de ce qu’il n’est pas question de les faire déguerpir". En 1950, on dénombre 8.000 baraques abritant 30.000 Marocains sur 170 hectares. L’enceinte du bidonville dessine un rectangle de 800 mètres de long sur 200 de large. Le taux d’occupation du bidonville grimpe en flèche, car beaucoup de baraques se dédoublent comme par un effet de scissiparité.
Dans ce bidonville, l’habitat n’est pas sordide comme dans les bidonvilles circumphériques où s’entassent en plus 20.000 habitants beaucoup plus déshérités et dépourvus de toute trame sanitaire. Comme Douar Debbagh (aujourd’hui Yacoub el Mansour) à Rabat, Carrières centrales est un bidonville où l’administration consent un effort pour équiper et assainir le terrain, encadrer et intégrer la population. Elle électrifie et installe le tout à l’égoût. Elle multiplie les bornes-fontaines, sans éliminer les queues des fillettes aux fontaines et points d’eau ouverts. Elle installe un dispensaire. Le bidonville, selon Ratier, évoque "un gros «douar» construit en «demi-dur». Ce n’est plus la «nouala» de chaume et de jonc ou de terre battue ; ce n’est pas encore la construction de pierre"
Comme dans les villes minières, la présence de milliers de célibataires inquiète les pères de famille. Le célibat féminin est encore un scandale intellectuel dans la société marocaine. Les célibataires masculins, affublés du qualificatif péjoratif de rouassa, sont mis à part et quasiment parqués dans les rues n° 1, 2, 4, 12 et 15 du bidonville. La prostitution joue le rôle de soupape de sécurité. Il y a l’officielle, qui se circonscrit à l’énorme bousbir, où officient environ 640 professionnelles, et la clandestine, à laquelle se seraient livrées quelques 30.000 femmes au temps de la crise et de la guerre, selon Mathieu et Maury. Cela ne suffit pas à expliquer l’ambiance du bidonville, qui n’évoque nullement Paris sous la Monarchie de Juillet, quand se croisaient classes dangereuses et classes laborieuses. L’enquête de Robert Montagne constate que la criminalité dans les bidonvilles est quatre fois inférieure à celle sévissant dans les médinas. A Carrières centrales, un brigadier de police français, flanqué de quelques mokhaznis, suffit à faire régner l’ordre. On enregistre seulement 3 à 4 vols par mois. Et depuis 1948, aucun crime selon Ratier. Une criminalité souterraine se déploie certainement à la barbe de l’occupant.
Au moins 20 % des décès ne sont pas déclarés pour s’épargner une enquête sanitaire dans la baraque et le risque de consignation de toute la famille, en cas de soupçon de maladie contagieuse, à la station sanitaire d’Aïn Chok. Et comme dans toute la ville, on trouve de petits malfrats plaisamment surnommés sobissin (chaudes pisses) parfois escortés par de jeunes garçonnes déliées de tout lien familial qu’on qualifie de sobissat.
Ce qui allège l’atmosphère sociale, ce n’est pas seulement le lien structurant maintenu entre l’émigré et son pays natal, c’est le fait que Casablanca soit, au moins jusqu’à 1953, un bassin de travail en peine croissance.
L’enquête conduite par Robert Montagne et portant sur quatre bidonvilles, dont l’un à Kénitra, l’autre à Rabat et les deux derniers à Casablanca, fait ressortir le très fort taux d’activité de la société bidonvilloise. Chez les hommes, on recense fort peu de "parasites sociaux", c’est-à-dire de mendiants patentés, et un volant seulement de 6 à 8% de chômeurs. 40 à 50 % des bidonvillois exercent le métier de manoeuvre contre 2 à 3% celui d’ouvriers qualifiés qui sont, en général, bénéficiaires d’un logement social patronal ou municipal. 10 à 20 % d’entre eux sont de petits artisans exerçant sur place. 10 à 20 % sont employés, domestiques, tolba, etc. 10 à 20 % sont commerçants, gargotiers, tenanciers de cafés maures, bref relèvent du tertiaire "informel". A Carrières centrales, on mesure bien l’hypertrophie des activités fournisseuses de services ou de produits adaptés aux besoins et au pouvoir d’achat d’une population ouvrière très pauvre, mais non pas misérable.
Plus de 800 personnes s’adonnent au petit commerce, dont 594 dans l’alimentaire. Le bidonville fonctionne comme une société quasi insulaire. On y naît. L’enfant y est scolarisé dans les msids (au nombre de 25). On peut aller au hammam sur place (il y en a 6). On y trouve tout ce qui est nécessaire pour survivre. On y meurt sous le regard vigilant et avec le secours adoucissant du dispensaire local. On en sort seulement pour travailler, pour aller au stade ou au cinéma. A Casablanca, il est à noter qu’aucune ligne d’autobus ne joint Carrières centrales à la ville européenne. La liaison se fait avec la nouvelle médina. La société coloniale use de pareils subterfuges pour se tenir frileusement à l’écart du prolétariat "néo-citadin".
La caractéristique la plus originale peut-être de la société bidonvilloise, c’est l’important taux d’activité salariée des femmes.
Le recensement de 1952 fait apparaître qu’une femme sur huit au Maroc est salariée. Cette proportion s’accroît sensiblement dans les bidonvilles. A Casablanca, on dénombre 20.000 femmes salariées. Sur ce contingent élevé de femmes exerçant un travail salarié, on recense 30 % de domestiques, 20 % d’ouvrières d’entreprise, 13 % de travailleuses dans le secteur de la laine (tisseuses de djellabas, de couvertures, de tapis), 7 % de couturières, mais seulement 1 % de femmes exerçant un métier dans le tertiaire moderne-valorisant: monitrices ou maîtresses d’école, infirmières, secrétaires… Les femmes au travail à l’extérieur du domicile patriarcal ne sont plus une rareté statistique.

«Le Maroc de Lyautey
à Mohammed V, le double visage
du Protectorat»
Daniel Rivet – Editions
Porte d’Anfa,
Casablanca 2004- 418 pages.

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