Le Maroc de Lyautey à Mohammed V (15)

Elles marquent le paysage urbain casablancais de l’après-guerre. Dans la moitié des cas, le salaire de la femme joue un rôle de complément nécessaire pour tenir les deux bouts de la bourse. Dans l’autre moitié, le salariat de la femme sanctionne la carence de l’homme trop âgé ou trop déficient physiquement pour travailler, ou bien la recherche de quoi survivre lorsque le mari s’en va ou meurt.
Dans un cas comme dans l’autre, il en résulte un retournement spectaculaire de la distribution des rôles entre masculin et féminin. Casablanca, au début des années 1950, abonde en femmes prolétaires chefs de famille: on en trouve 40 % dans la couche la plus déshéritée de la société néo-prolétaire contre 6 % dans la couche proche de l’aisance. Ce sont des femmes fortes, des meneuses du jeu social local à l’atelier de conserverie de poissons, comme dans la rue du bidonville ou le derb dans la périphérie de la nouvelle médina.
La prolifération du bidonville et du derb-taudis traduit la pénurie de logements décents dans la ville mangeuse de ruraux déshérités. Marocains et Européens nantis de terrains ou d’immeubles à bon marché exploitent sans vergogne ce déficit du logement criant, malgré quelques réalisations de politique indigène comme la cité-vitrine d’Aïn Chok.
A Carrières centrales, Ratier recense au moins trois propriétaires marocains disposant d’un stock de nombreuses baraques.
Dans l’ancienne médina, les propriétaires louent en moyenne 3.000 francs une pièce de 12 m2 au début des années 1950 dans des maisons dépourvues de confort, d’eau et de lieu d’aisance, alors que le salaire moyen d’un ouvrier ou employé oscille de 7.000 à 16.000 francs . La location d’une baraque à Derb Ghalef en coûte de 100 à 1.000 francs selon sa taille et sa situation dans le bidonville. Celle d’une baraque de deux pièces, élevée avec des parois en planches solidifiées à la base par des briques et recouverte par un toit en tôle et du papier goudronné, coûte 1.000 francs. La location d’une cahute nouala d’une seule pièce revient à 100 francs.
A ces "marchands de sommeil" éhontés, il convient d’ajouter les propriétaires du sol, qui recouvrent une indemnité d’occupation des lieux. Ce peuvent être des particuliers, comme la famille Ben Msik, propriétaire du terrain sur lequel s’agglomère le bidonville homonyme, ou bien Carlotti, propriétaire non plus du derb portant son nom (entre temps revendu), mais du lotissement de la Société immobilière de la nouvelle médina, qui abrite le quartier dit Carlotti: pas moins de 11.218 résidents en 1945. Carlotti est commissaire municipal de Casablanca. On devine, à travers ce puissant notable de la ville, la collusion entre des propriétaires immobiliers tondeurs de quittances de loyer et un pouvoir municipal plus que complaisant: complice. Car bien d’autres notabilités investissent dans l’habitat musulman à bon marché: Coste, Cheysson, Maître Félix Guedj, Emile Eyraud.
A Casablanca, l’argent, l’édilité et la police dessinent une configuration trouble et même glauque, dont jouera avec dextérité le contrôleur civil Boniface, véritable "patron" d’une cité qui se démoralise bien avant de se décomposer à partir des émeutes de Carrières centrales les 7 et 8 décembre 1952.
Car le paradoxe de cette ville-archipel sans passerelles entre ville européenne, ville musulmane classique et cités précaires ceinturant l’une et l’autre, c’est que l’élément marocain, musulman et juif, y est sousreprésenté et débordé. Les autorités légitimes reflètent la mainmise nominale de Fès sur la cité. En 1945, le pacha de Casablanca est Si Taïeb Moqrî, ingénieur agronome, le plus francisé et le plus doué des fils du grand vizir. Parmi les khalifas d’arrondissement et commissaires municipaux marocains, on trouve des Tahiri, un Ben Kiran, un Tazi, un Ouezzani… Mais sous la façade d’autorité marocaine, le pouvoir appartient en réalité au chef de région et à la commission municipale, où les Français sont largement majoritaires grâce à l’application de la représentation non pas à la proportion fixe, mais variable.

«Le Maroc de Lyautey à Mohammed V, le double visage du Protectorat»
Daniel Rivet – Editions- Porte d’Anfa, Casablanca 2004- 418 pages.

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