Le Maroc de Lyautey à Mohammed V (16)

Ils sont 28 pour représenter 100.000 Européens, en 1945, contre 12 Musulmans porte-parole de leurs 300.000 coreligionnaires et 4 Juifs mandataires de 60.000 des leurs. Or, de par le dahir du premier juin 1922, Casablanca dispose d’un régime municipal spécial faisant la part belle à la commission municipale, dont le viceprésident est élu et non nommé par l’administration de contrôle, et qui dispose, depuis 1937, de son budget de manière quasi autonome. Les Marocains, à Casablanca, ne délibèrent pas à part comme dans les autres municipalités et ne participent à aucune des sous-commissions. Bref, ils "n’ont qu’un rôle de figuration et ne participent pas aux votes".
Le travail de la municipalité, en particulier en sous-commission, a lieu en français et non pas dans les deux langues. Aucune traduction ne permet aux Marocains d’avoir accès à la compréhension d’un débat, qui implique la connaissance des rouages et de l’art de la gestion de la ville techno-capitaliste. L’absence de P. V. bilingue des séances de la commission municipale illustre que Casablanca se pose en ville européenne face à Fès, la ville indigène: comme une allégorie d’un Maroc français de plus en plus certain de lui et dominateur. Le colonel Hubert fait ressortir "ce que cette «tradition» a d’usé… à une époque où trente années de Protectorat ont eu comme résultat essentiel de donner aux Marocains le sens de leur nationalité marocaine". L’histoire dramatique de la ville à partir de 1952 se nourrira de ce déséquilibre et des frustrations qu’il engendre. La reconquête de Casablanca par les Marocains sera un puissant levier de leur lutte pour l’indépendance.
Car c’est bien l’exacerbation du dualisme entre les deux villes, la marocaine et l’européenne, qui frappe rétroactivement. Les Français, dont l’histoire se mêla originellement à celle des Marocains, se retranchent de plus en plus dans leurs cités-jardins, cependant que les Marocains se claquemurent dans le sanctuaire de la médina ou le clapier du bidonville. Les Français transportent avec eux leur sens de la permanence et leur nostalgie du wathan (lieu de naissance). Leur nativisme, avivé par la transplantation, se reflète dans les noms des cafés se calquant sur ceux de la métropole, se cultive dans les associations fleurant bon le folklorisme, s’imprime dans les noms de rue en ville nouvelle. A Rabat, 101 sur 385 s’inspirent de la géographie française contre 18 de l’espace marocain: noms de provinces, de villes, de fleuves et rivières. Il est vrai que cette proportion fléchit considérablement à Fès. Dans les deux cités, le panthéon métropolitain et colonial refoule l’histoire du Maroc en dehors de l’espace urbain balisé par cette toponymie institutrice d’une religion civique à la manière républicaine. A Rabat, 33 écrivains et hommes de science ornent les noms des rues et ils éclipsent les 12 personnages ayant fait la France, de Jeanne d’Arc à Clemenceau, et les 8 Musulmans passés dans la grande histoire, qui baptisent la voirie. Mais l’imagerie locale l’emporte sur le légendaire national et habille nombre de rues: ils sont 45 civils du Protectorat et 37 militaires de la conquête à illustrer une plaque du réseau des rues. A Fès, le passé arabo-musulman inspire un peu plus de considération : on trouve 29 grands hommes de l’Islam.
 Mais la saga de la conquête, ici, l’emporte sur les vertus civiles: 25 "képis" contre 11 "pékins" à avoir "fait" le Maroc. On trouve d’ailleurs à Fès un méli-mélo beaucoup plus contrasté qu’à Rabat. Une rue Sidi Brahim (rappel de la conquête de l’Algérie) cohabite avec une rue Oradour-sur-Glane après 1945. De Gaulle coexiste avec Bugeaud. A Rabat comme à Fès, la prédilection pour les aviateurs souligne le penchant des Français du Maroc pour l’épopée française de la conquête des airs de Blériot à Mermoz, à moins qu’elle ne révèle une pulsion détournée d’évasion… Dans ces villes, à l’onomastique importée d’un autre continent et d’une autre histoire, la sensation d’exclusion ressentie par les Marocains est confortée par le processus de scolarisation et de médicalisation.

De la résistance à l’autoaffirmation nationale
L’historien est toujours l’otage de ses prédécesseurs. Il n’en finit jamais de corriger ceux qui l’ont devancé et de se corriger. En l’occurrence de se démarquer de deux courants.
Celui d’inspiration coloniale, condamnant le Maghreb, du fait de l’inaptitude des Berbères à évoluer, à être civilisés par des hommes venus d’ailleurs, bref à être colonisés. Tantôt par l’Orient sémitique: Phéniciens et Arabes. Tantôt par l’Occident latin: Rome et la France, dont le journal Le Temps proclame qu’elle est l’héritière, tout en lui étant supérieure, lors du centenaire de l’Algérie en 1930. On peut caractériser le lyautéisme comme une tentative éblouissante pour échapper à cette "doxa" qui légitime la république impériale dans l’entre-deux-guerres. Pour l’expérimentateur du premier Protectorat, cela ne prête pas à discussion: le Maroc est une nation, dont l’Etat sultanien a été l’accoucheur depuis les premières dynasties de notre Moyen Age. Mais l’idéologie coloniale, qui n’est qu’un reflet insistant de l’esprit du temps, a la peau dure et elle finit par triompher du protectorat lyautéen, parce qu’elle correspond à l’irrépressible besoin des colonisateurs de justifier la pérennité de leur établissement. Pour les experts du Maroc, le "Maghreb al aqça" reste un archipel de médinas informes, de cités sans l’Etat (les petites républiques berbères), de tribus nomades et de principautés religieuses (les zaouïas), toutes porteuses de particularismes interdisant la nation: bref un conglomérat d’entités mal scellées par un islam berbérisé et crevassé par la grande fissure séparant Arabes et Berbères. S’il est un empire (chérifien), le Maroc n’est pas encore une nation (fut-ce virtuelle).
Celui d’origine anticolonialiste, qui n’est trop souvent que l’envers du discours colonial. Les essayistes coloniaux niaient l’existence d’une nation marocaine achevée et consciente d’elle-même avant 1912. Les historiens marocains, qui n’ignorent ni Mommsen, ni Lavisse, vont la faire remonter à Moulay Idriss, le premier à fonder une principauté islamique au Maroc. Et leur Maroc traversera l’Histoire comme une personne à la manière de la France chez Michelet et de Gaulle, prédestinée à être le sabre de l’Islam, comme la "doulce France" à être fille aînée de l’Eglise et soldat de l’humanité chez les nationalistes français de la fin du XlXème siècle.
Il ne s’agira pas ici de renvoyer dos à dos ces deux modes de compréhension de l’histoire du Maroc, mais de les situer, de percevoir leurs points aveugles et de mesurer leurs soubassements passionnels, pour mieux ajuster notre propre rapport à ce passé tout juste refroidi. Il convient de ne pas transposer les passions présentes dans une époque révolue: ce que faisait la pensée coloniale, au risque de l’anachronisme, lorsqu’elle confrontait la monarchie de Hassan Ier non pas à la monarchie sous les Valois ou Elisabeth Ière d’Angleterre, mais à la monarchie absolue, voire à l’Etat républicain, pour postuler son retard organique et décréter son incapacité congénitale à "faire le Maroc". Il ne faut pas non plus "prophétiser l’advenu" (Jacques Berque), comme s’y prêtait trop volontiers l’idéologie anticoloniale, en trouvant constituée dès l’origine ce qui surgit en cours de route et peut-être même à l’issue de l’épisode colonial : la nation.

«Le Maroc de Lyautey à Mohammed V, le double visage du Protectorat»
Daniel Rivet – Editions Porte d’Anfa, Casablanca 2004- 418 pages.

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