Le Maroc de Lyautey à Mohammed V (17)

La résistance des Marocains face aux conquêtes française et espagnole s’inscrit essentiellement dans un langage religieux. On se mobilise pour défendre l’intégrité du dar al islâm (territoire de l’Islam) dans lequel se loge l’umma (la communauté des croyants) menacée par l’assaut des infidèles (rumiyun, kafirun).
A s’en tenir à une lecture littérale du dire des mujahidîn, elle procède moins d’une guerre patriotique pour défendre un territoire national que d’un combat sur le chemin de Dieu: un jihâd défensif pour stopper le retour de la reconquista portugaise et espagnole qui avait déclenché, au XVè siècle, une mobilisation spirituelle et guerrière de la société toute entière, se concrétisant dans des levées en masse pan-tribales coalisées par des marabouts issus des profondeurs de la société rurale.
Le pays en fut remué jusqu’aux entrailles. Le niveau de base de la conscience historique des simples gens au Maroc remonte jusqu’à cette époque. C’est pourquoi les sursauts défensifs qui se succèdent, de la prise de Tétouan par les Espagnols en 1860 jusqu’à la guerre du Rif en 1925, sollicitent un imaginaire imprégné par le souvenir de la grande vague du jihad rejetant à la mer Portugais et Espagnols et réactivent des procédés de mobilisation qui traversent l’épaisseur des siècles: marabouts vibrionnaires, sociétés de tir d’inspiration mystique, coalitions pan-tribales, etc.
Ce refus primordial s’arc-boute sur une confiance invincible en Dieu. Lorsqu’ils pénètrent pour la première fois dans la bourgade moyen-atlassique de Ouaouizert, les Français découvrent dans la mosquée, à gauche du mihrab, sur la muraille blanche, une inscription fraîche, barbouillée au charbon d’une main hâtive: "1341. C’est l’année actuelle de l’hégire. Ouaouizert tombe aux mains des Roumis. Confiance en Dieu. II donne la victoire aux croyants". Sur le corps du sharif Amezziane, un précurseur d’Abd el Krîm dans le Rif central, les "régulares" (tirailleurs indigènes) trouvent un chapelet pour psalmodier le dhikr (la remémoration inlassable du nom de Dieu), un Coran placé sous la djellaba et un sceau d’argent. Une telle figure de renonçant en terre d’Islam impressionne les Espagnols, habités, eux, par le culte des moines guerriers.
Une confiance aussi insubmersible en Dieu inspire des comportements de refus extrême, qui ne manquent pas de frapper défavorablement les colonisateurs français qui, eux, sont issus de la société la plus sécularisée de l’époque et ne débarquent pas à Casablanca avec cette volonté de revanche tenaillant les Espagnols. Au Maroc, ceux-ci livrent guerre à leur passé en s’affrontant à des Marocains descendants des Moros, trop proches pour être des étrangers, puisque certains ont gardé jusqu’à la clé de la maison à Grenade ou Cordoue. Dans ce pays, les Espagnols ravivent une dispute de famille avec des cousins séparés par une discorde religieuse, alors que les Français se heurtent à des hommes qu’ils classent dans l’espèce, radicalement autre, des indigènes.
Se préserver de toute compromission avec le rûmi. Conserver intacte sa pureté rituelle (tahara). A ceux qui l’objurguent de rallier le "Makhzen des Français", le caïd el Madani el Akhsassi, qui dispose d’un commandement au sud de Tiznit, objecte que son plus cher désir c’est de mourir sans avoir vu "le visage des Français" . A chaque bond en avant du rûmî dans le Moyen, Atlas et le Haut, Atlas central, les imazighen (hommes libres) se retranchent toujours plus loin et plus haut: "La soumission, vous n’en voulez pas.
Le combat, vous n’êtes pas de taille pour le soutenir. Alors emportez votre baluchon sur le dos", profère un barde en pays Alt Sokhman. Si bien que, de 1931 à 1933, les tribus de cette région entameront un véritable exode sacré qui les épuisera et les décimera, autant par suite de la sous-nutrition et des épidémies que du fait des bombardements extrêmement sévères dont leurs campements et leurs troupeaux sont la cible. Comme ultime échappatoire, il y a le recours, extrême, de l’émigration pour la foi (la hijra  En fait, rares seront les Marocains à s’embarquer pour l’exil en Orient: à la différence des Algériens, traumatisés par une colonisation beaucoup plus lourde et dévastatrice.
Notons le cas de Si Ja’far Ben Idriss et Kettani, un sharif et âiIm fassi, qui s’embarque au début du siècle à Tanger pour Médine, le visage caché dans un pan de son selham (manteau) pour ne pas voir le spectacle de Babylone dans la ville antichambre de l’Europe. Il reviendra beaucoup plus tard à Fès, au milieu des années 1920, après avoir fait amende honorable auprès d’un Protectorat assez sûr de lui pour être magnanime, et déjà il fait figure de survivant pour ses compatriotes, tant l’histoire, entre-temps, s’est accélérée. Mais il y a l’exil intérieur: cette forme de protestation silencieuse, qui ne manque pas de frapper les Européens les plus avertis. C’est ce regard absent des vieux croyants, lorsque le colonisateur les dévisage, que Fromentin avait su, admirablement, capter dans l’Algérie du milieu du XIXème siècle.
Ce sont ces conciliabules d’ ‘ulama qui se reprennent à espérer dès que la conjoncture mondiale se dégrade pour la puissance protectrice. Alors que le réajustement de l’après-Première Guerre mondiale s’opère dans la tension et l’inquiétude, Michaux-Bellaire observe que "de vieux savants commencent à avoir des songes, où ils ont vu Moulay Idriss protester contre notre occupation et annoncer l’arrivée d’un personnage qui doit retrouver le sabre de Moulay Idriss et, avec l’aide de Moulay Abdessalam et Moulay Abd el Qader, rétablir la suprématie de l’Islam à Fès". Cet exil intérieur n’est pas seulement le fait d’individus épars. Il modèle le comportement de familles bien nées.
Il flotte quelque chose de cette présence-absence, de cette désertion du présent et attente eschatologique de temps meilleurs, dans l’atmosphère si retenue, si dérobée, des quartiers chics en médina. Des R’batis de la meilleure société musulmane transgressent les limites (al hudud) les plus intangibles et émigrent, le temps du Ramadan, à Salé, la ville contiguë et rivale, pour se retremper dans une ambiance authentiquement musulmane. Car les Européens sont rarissimes à vivre à Salé, qui fait figure d’enclos islamique enkysté en "territoire de guerre" (dar el harb). Et à Salé, où beaucoup ont pris le vêtement de deuil depuis l’entrée des Français en 1911, on affecte d’ignorer ce qui fait le miel de l’actualité, même lorsque celle-ci se précipite: la sortie de sa torpeur, en 1925, d’un Sultan qu’on tient pour captif des Français, la démission du maréchal Lyautey, la reddition d’Abd el Krîm…
Pour accomplir la volonté de Dieu (al jihad fi-l sabil Allah), on ira jusqu’au sacrifice de soi dans un combat qu’on sait perdu d’avance, sauf intervention miraculeuse du Tout-Puissant. On s’ancre dans cet esprit de sacrifice (tadh’iya) qui armait le coeur et les bras des mudjahidîn d’antan. Retrouvant, trois quarts de siècle après, les accents de Fromentin pour rendre compte de cet état d’esprit, Michaux-Bellaire constate à propos des Salétins : "Ils ne se plaignent pas des mesures que l’on a pu prendre, ils ne demandent rien, ne réclament pas; ils supportent le fléau que Dieu leur a envoyé et ils attendent que Dieu exauce leurs prières en les débarrassant de nous: ce sont des martyrs, ou plus exactement, ce sont des gens qui veulent être des martyrs".

«Le Maroc de Lyautey à Mohammed V, le double visage du Protectorat»
Daniel Rivet – Editions Porte d’Anfa, Casablanca 2004- 418 pages.

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