Le Maroc de Lyautey à Mohammed V (20)

Car, avant l’ère de la religion civique et de ses slogans massificateurs d’un peuple (ce "une foi, un roi, une patrie", qui est l’une des devises contemporaines du royaume du Maroc), le patriotisme, encore diffus, reste une construction étagée flexible: il se nourrit de l’adhérence, quasi géologique, à un groupe local, de l’adhésion spontanée à un "peuple" (au sens de macroethnie), et de l’appartenance, semi-consciente, à une communauté imaginaire qui se projette, pour être, dans la figure du Sultan.
L’Etat figure bien à l’arrière-plan de cette résistance spontanée qui mobilise les communautés locales. Jusqu’à la mainmise de la France sur le Makhzen, les initiatives locales de résistance cherchent toujours à se rattacher à l’Etat. Mais il y a une discordance dramatique entre la passion patriotique des tribus et l’attentisme calculateur de l’élite et du haut milieu makhzénien. Les "tribesmen" ne conçoivent que le jihâd armé. L’élite tergiverse en spéculant sur les ambitions coloniales, contradictoires, des puissances pour retarder l’échéance de la mise en dépendance, inéluctable à terme. Elle mise, successivement, sur la protection de l’Angleterre contre la France, puis, après l’énorme déception suscitée par "l’entente cordiale", sur "Hadj Guilloum" et l’Allemagne. Elle constate que chaque initiative de la base, chaque explosion de fureur, comme celle aboutissant au massacre d’ouvriers européens à Casablanca en août 1907, expose le pays à des prises de gage territoriales de la France et de l’Espagne et fait le jeu objectif de l’ennemi. Sauf durant la "hafidhiyya", l’Etat de la communauté sera absent en tant qu’élément coordinateur et galvanisateur de la levée en masse pantribale qui atteint son paroxysme durant le printemps et l’été 1912, quand le Souverain et son gouvernement se rendent au colonisateur. On peut, dès lors, faire ressortir, non sans raison, que le Makhzen, ligoté par les emprunts financiers souscrits à Paris et accablé par la tâche de construire une armée moderne, doit d’abord se rationaliser, se bureaucratiser, pour être en mesure d’exploiter et de diriger la levée en masse spontanée des tribus. Qu’il lui faut se réformer au préalable, ce que lui interdit, justement, la France depuis le début du siècle et l’échec du tandhîm entrepris par les conseillers de Moulay ‘Abd el ‘Aziz. Mais, en prenant pour contre-exemple la "hafidhiyya" de 1908-1909 et le regain d’absolutisme sultanien qu’elle imprime, on peut rétorquer que, pour que la convulsion national-religieuse de la société puisse déboucher sur une mobilisation patriotique à la manière des "soldats de l’an II", il aurait fallu que l’adhésion de la base au Makhzen ne s’exprimât plus en terme d’allégeance et de sujétion, mais d’adhésion et de citoyenneté…
C’est pourquoi il y a un tel décalage entre la pauvreté répétitive du scénario ("recherche Sultan désespérément pour conduire le jihâd") et l’incandescence de la lutte. La seule jonction entre l’idée et le mouvement s’opère avec Abd el Krîm, dont la tentative témoigne du formidable potentiel de résistance de la société tribale quand elle s’inscrit dans une perspective de mobilisation proto-nationaliste.
Il serait tentant de suivre Abdallah Laroui et de privilégier la résistance au nom du Makhzen avant 1912, quand elle culmine dans la "hafidhiyya" de 1908, et de conclure à l’inéluctable effilochement de la résistance après 1912, dorénavant privée de la légitimité prodiguée par le Sultan et désertée par l’élite toute entière, activement ralliée au Protectorat ou bien en état d’absence. C’est un fait que, lorsqu’en 1908, les Marocains tiennent enfin un sultan élu sur la base du jihâd, presque toute la société s’y rallie, hormis les partisans des réformes compromis dans l’expérience tentée par Moulay ‘Abd el ‘Aziz. Mais, a contrario, on peut objecter que ce mouvement est un jihâd pour la forme, auquel tout le monde fait mine d’adhérer au sein de l’élite parce que la pression de la base devient torrentielle. Et souligner que la seule fois où le jihâd est proclamé selon la forme canonique, il n’a aucune efficacité guerrière. A part un gros accrochage sur l’Oum er Bia entre la colonne du colonel Aubert et le shaylth sahraoui Ma el ‘Aïnin, le temps des énormes harkas, qui avaient soulevé la Chaouïa et la région semi-désertique du Sud, est provisoirement suspendu. La "hafidhiyya" est autant un mouvement social, fort complexe et non sans analogie avec la Fronde en France au XVIIème siècle (coalition des privilégiés contre la réforme à l’horizon) qu’un sursaut patriotique en des temps troublés, où l’élite, dont la "pénétration pacifique" accentue la fragmentation, se réunifie sur la base d’un programme de restauration du Maroc au bon vieux temps d’avant l’impératif absolu de la réforme.
A contrario de la lecture de Laroui, on est frappé par l’incandescence des levées en masse pantribales, quand elles surgissent depuis la périphérie du Maroc et qu’elles échappent au contrôle du pouvoir central. Sans, pour autant, céder à la contagion de je ne sais trop quel romantisme politique privilégiant la résistance des Opprimés et l’irrédentisme des montagnards et sahariens berbères. Et tout en admettant qu’elles sont bien obligées, pour durer, de composer avec l’Etat, les notables locaux, les confréries. Examinons les deux mouvements qui faillirent emporter le Protectorat, qui ne s’en sortira qu’en se cramponnant à la cime de l’Etat, c’est-à-dire au sultan Moulay Youssef et à l’élite makhzénienne.
La "hibaiya" est un mouvement, qui s’inscrit dans la très longue histoire marocaine, en même temps qu’elle parodie la "hafidhiya" née quatre ans plus tôt sur le même lieu et dans des circonstances quasi semblables: à Marrakech, et après que le Sultan ait, à chaque fois, fait la preuve qu’il était dans la main du Chrétien.
Ce qui différencie ce sursaut patriotique porté par le Sud profond du mouvement rifain symétrique au Nord, c’est qu’il se coule dans la tradition et qu’il réussit, très conjoncturellement, à opérer la synthèse entre les hommes du désert et les chleuhs de la montagne et le joint entre la culture confrérique savante (dont la famille d’Ahmed el Hiba, fils de Ma el ‘Aïnin, est dépositaire) et la culture populaire sur fond de mahdisme.
La lame de fond hibiste faillit emporter le Maroc, parce qu’elle en récapitule toute l’histoire et qu’elle cumule tous les événements forts faisant sens dans l’imaginaire marocain déjà structuré. De manière régressive, les Marocains y lisent un "remake" du mouvement maraboutique anti-portugais au XVème siècle, une réitération de l’épopée almoravide et un retour aux origines de la fondation du Maroc, et non à celles de l’Islam, comme cela avait été le fondement de la démarche du mahdisme au Soudan un quart de siècle auparavant. Un lettré soussi n’écrit-il pas au directeur du journal tangérois à tonalité panislamique El Haqq: "Notre Sultan (Ahmed el Hiba) a vu en songe Moulay Idriss (le Clovis des Marocains : ndrl) qui lui a dit : "Lève-toi et sauve le pays".
La "hibaiya" réussit à établir un lien, réversible, entre Arabes de la Seguia el Hamra et Berbérophones du Souss et de Marrakech, la première ville berbère du Maghreb à l’époque. Hiba dose son Makhzen, sa mahalla et son entourage rapproché, de manière à ce qu’un équilibre s’opère entre ces deux "peuples", qui s’entrecroisaient de manière souvent conflictuelle à la manière des nomades et des sédentaires.

«Le Maroc de Lyautey
à Mohammed V, le double visage
du Protectorat»
Daniel Rivet – Editions
Porte d’Anfa,
Casablanca 2004- 418 pages.

loading...
loading...

Articles similaires

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *