Le Maroc de Lyautey à Mohammed V (3)

2- Arracher la vieille ville à son ankylose, la revitaliser en profondeur. Lyautey évalue bien le risque de momifier la médina par sa politique de sauvegarde draconienne. Il agit d’abord sur son assise matérielle. Une spectaculaire remise en état de la voirie s’opère, consistant à restaurer et étendre le réseau d’égouts, à brancher dessus quantité de latrines, à paver les ruelles, à introduire le roulage des charrettes à bras ou traction animale. Le réseau conducteur d’eau potable est partout refait et assaini. L’éclairage à lampes acétylènes, puis électriques, est introduit. Portes et fontaines publiques sont restaurées et démultipliées. On ouvre des jardins et des musées d’art indigène. Ceux des Oudaïa à Rabat et du Batha à Fès auront un effet de vitrine sur le goût des Marocains. Le budget des habous une fois régularisé autorise à restaurer et embellir mosquées et medersas.
Cette remise en état de cités parties à la dérive depuis l’ouverture de la "crise marocaine" donne un coup de fouet aux artisans du bâtiment.
Certains métiers profitent de l’engouement des premiers arrivants européens et des touristes: les dinandiers, fabricants de lanternes ciselées, potiers et relieurs entre autres. D’autres sont soutenus à bout de bras par les commandes du Protectorat: ébénistes, mosaïstes, enlumineurs. Mais une scission s’opère entre l’artisanat, soutenu par l’exotisme d’Etat et le goût européen pour les objets indigènes, et les métiers pourvoyant à la consommation de base des Marocains. L’hécatombe des fabricants de chéchia, des bobineurs de soie grège, des ferblantiers, armuriers et meuniers, par exemple, s’était amorcée avec l’ouverture forcée du Maroc au marché européen et elle s’amplifie bien avant la crise dévastatrice de 1929 . Ce déclin n’est pas seulement numérique. Il se matérialise par l’impuissance de la Residence à agir sur le cadre institutionnel des corporations (hnati) et à insérer le muhtasib dans le dispositif de pouvoir municipal échafaudé. Un projet de transformation des "corporations" en coopératives se heurte à la résistance sourde du haut milieu makhzénien, qui redoute leur métamorphose en syndicats Quant au muhtasib et aux umana des corps de métiers, ils sont exclus de la gestion municipale des la grande guerre, qui impose l’économie administrée par les autorités du Protectorat. Les circonstances imposent aux techniciens des services municipaux de gérer la pénurie de produits d’importation, de contingenter, réquisitionner, rationner et redistribuer à tour de bras. Bref, d’entrer dans l’engrenage de l’administration directe nolens volens.
Pourtant la Résidence s’active pour faire du Protectorat à l’échelle de la cité. Les fonctionnaires d’antan sont associés à l’exercice de la gestion: l’amîn al amlak, qui est l’intendant des biens appartenant au Makhzen, le nadir al h’ubus, qui gère ces biens névralgiques pour la survie des artisans et détaillants locataires de boutiques (hânût), l’amîn al mustafad, qui prélève ces droits d’octroi (mukûs) renchérissant le coût des produits de première nécessité et contre lesquels s’insurgeaient périodiquement les citadins. Mais le dirigisme économique, induit par la guerre, et le despotisme sanitaire, imposé par l’hygiénisme triomphant, marginalisent peu à peu ces serviteurs de la cité, qu’il est délicat de fonctionnariser d’un coup de plume.
Retenir les notables (al a’yân) en médina, les décourager de s’exiler en ville neuve. On leur suggère bien d’investir dans les immeubles de rapport et les lotissements de villas aménagés en ville nouvelle, mais c’est pour les louer, non pour s’y loger. Et c’est un fait qu’à Fès on filtre les départs en ville européenne, qui sont soumis à l’autorisation des autorités de contrôle: six, par exemple, au printemps 1921. En contrepartie, cela suppose de les associer à la gestion de la vieille cité. Outre la formule du majliss al baladî à Fès, on multiplie les comités consultatifs, expérimentés comme une propédeutique au self government local: commission d’hygiène pour patronner l’introduction de règlements hygiénistes, commission des adjudications pour les fournitures aux municipalités, conseils de perfectionnement des écoles de fils de notables et des deux collèges musulmans de Fès et de Rabat, créés pour préparer les fils de bonne famille à conduire par eux-mêmes ce qu’on appelle à l’époque le renouveau (tajdîd) et non pas encore la modernisation (‘asriyya).
3- Expérimenter des villes nouvelles d’avant-garde. Lyautey revendique qu’on s’affranchisse, au Maroc, des conceptions des "petits bourgeois retirés des affaires dans un chef-lieu de canton" (directives de 1919 au sujet des installations administratives de Rabat) et qu’on renonce à la méthode des petits paquets, une de ses phobies, parce qu’ "on ne voit jamais trop grand quand il s’agit de fonder pour des siècles". Trois procédés complémentaires fondent cette démarche urbanistique, qui va épater ses contemporains: des adeptes du socialisme municipal aux tenants de l’urbanisme mussolinien.

La "ville neuve" entre médina et casernements
Planifier le développement de la ville neuve suppose d’abord la maîtrise complète des terrains sur lesquels on prévoit son extension, donc de déjouer, voire de briser le jeu spéculatif, qui se déchaînait dans les villes de la côte atlantique. Pour ce faire, l’équipe résidentielle peut jouer sur la masse de réserve constituée par les terrains makhzen et habous périurbains, qui ceinturaient les médinas, et disposer du dahir du 31 juillet 1914 sur l’expropriation pour cause d’utilité publique, qui s’inspire de la législation prise par le khédive Isma’il pour "haussmaniser" le Caire dans le courant des années 1860. Ce dahir autorise "l’expropriation par zone", lorsque des considérations d’ordre hygiénique ou esthétique l’imposent, et sera manié pour dégager les abords des médinas, les portes monumentales et les murailles, mais aussi pour ménager des perspectives, là où le chaos standardisé de la ville européenne offusquait l’amateur princier de paysage urbain qu’était Lyautey: c’est ainsi le cas pour le "triangle de vue "à Rabat. Mais pour rationaliser la ville neuve où les particuliers construisent n’importe quoi n’importe où, la Résidence s’inspire surtout de la législation en faveur en Europe du Nord, où joue le coopératisme et non l’individualisme forcené des Français, qui révulsait Lyautey. Le dahir du 10 novembre 1917 sur les associations syndicales permet aux municipalités d’aménager fonctionnellement les quartiers sans verser d’indemnités d’expropriation aux riverains (réunis en syndicats de propriétaires) touchés par l’ouverture de rues et l’installation de bâtiments publics, en contrepartie de la plus-value apportée aux terrains par le travail des Ponts et Chaussées et de la municipalité.
Prévoir le développement de la ville neuve implique, en second lieu, d’orienter son tracé et de fixer la répartition de ses activités. Prost et son équipe vont être les premiers, dans la plus grande France", à introduire et imposer une répartition zonale aux activités encore enchevêtrées dans la "cité carbonifère du XIX° siècle" (Lewis Mumford). A Casablanca, qui "champignonne" anarchiquement depuis le débarquement français en 1907, Prost a bien du mal à lacer dans un corset cette ville, qui fait figure de Chicago à la française. Il réussit au moins à épargner à cette ville-poumon du Maroc atlantique le plan en damier, monoforme, avec ses croisées orthogonales, caractéristique des villes coloniales et américaines. Autour de la médina, il dispose les nouveaux quartiers en demi-cercles. Une seule voie – l’avenue du général d’Amade, prolongée au-delà de la place de France en direction du port par le boulevard du 4° Zouave – transperce la ville de part en part.

«Le Maroc de Lyautey à Mohammed V, le double visage du Protectorat»
Daniel Rivet – Editions Porte d’Anfa, Casablanca 2004- 418 pages.

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