Le Maroc de Lyautey à Mohammed V (8)

La disparition de la sîba et la révolution des transports générée par le Protectorat bouleversent moins le sens de la circulation des hommes que ses conditions pratiques. La Résidence s’efforce de contingenter la grande remue des hommes, qui s’amorce immédiatement. On ne peut pas sortir de sa tribu quand on est un fellah, ni accéder en zone classée "berbère", quand on est un marchand ou un chérif citadin, sans être muni d’un permis de circuler délivré par les autorités de contrôle. Mais dès la fin de la "pacification", cette pratique restrictive et humiliante tombe en désuétude. Il est frappant de constater que le Plan de Réformes Marocaines de 1934 ne revendique pas son abolition. Or, les Marocains sont des gens friands de voyage au long cours, comme en témoigne le genre particulièrement florissant de la rihla (récit de voyage) dans le bagage du ‘adîb (l’humaniste pétri de culture arabe classique) et dans le répertoire du conteur populaire. Dès la fin des années 1920, ils prennent la route. Se déclenche un tourbillonnement d’hommes, attesté par la progression fulgurante des cars (en particulier des "cars pour indigènes" à coût plus modique) et du trafic des voyageurs par le rail. Rien que de 1938 à 1953 le parc d’autocars et d’autobus passe de 1.588 à 4.881 unités. Dans le même intervalle, le nombre des camions, dont le fellah use volontiers contre "fabor" pour aller au souq et le "bledard" pour s’insinuer en ville, s’élève de 14.000 environ à plus de 35.000.
Quant au chemin de fer, compartimenté en quatre classes et non pas en trois comme en France, il est immédiatement adopté. Il se produit même un engouement ferroviaire, au moins dans les premières années. On prend le train par curiosité, par plaisir, pour faire l’expérience de la vitesse, se gorger de sensations cinétiques insolites, bref goûter à l’étrangeté stupéfiante du "chrétien": c’est adjouba (vocable signalant la plongée dans le merveilleux). La démarcation entre Marocains et Européens n’est pas quantifiable s’agissant des trois premières classes qui sont mixées. Par contre, la quatrième, créée à l’intention "des bourses les plus pauvres", assure, dès 1927, 65 % du trafic voyageurs et les trois quarts en 1938. Le Protectorat surveille de près ce flux de voyageurs potentiellement laborieux et virtuellement dangereux pour l’ordre citadin. Pour canaliser ces passagers, qualifies de manière euphémisée "d’éléments les plus humbles de la population indigène", on aménage des "salles d’attente d’un type spécial" comprenant un préau abrité, une cour avec fontaine et vasque, un café-maure en guise de buvette. Pareils déplacements ne s’opèrent pas au hasard et de manière erratique. Ils renforcent une émigration des villes de l’intérieur vers celles du littoral déjà amorcée et accentuent la dissémination des Fassis à Casablanca, Rabat et Tanger. Ils intensifient la circulation des pèlerins et des marchands. Ils donnent un coup de fouet à l’émigration temporaire dans l’Oranais, au temps des moissons, d’un contingent annuel de 35.000 Rifains provenant, pour la plupart, de la zone espagnole et de quelques milliers de Filalis et Drawa. Mais surtout, la circulation des hommes du Sud en direction des villes atlantiques s’enfle prodigieusement. L’enquête dirigée par Robert Montagne constate que 40% des prolétaires habitant sur le littoral atlantique sont originaires du Sud profond. Parmi eux se détachent deux courants d’inégale ampleur, puisque 10 % d’entre eux sont des Drawa – en majorité des haratîn – et 28 % des Chleuhs provenant, pour la plupart, de l’Anti-Atlas.
Comme l’émigration des Kabyles, celle des gens du Sud est très codifiée. La migration affecte des hommes jeunes et célibataires, du moins quand ils sont des "primo-arrivants" à Casablanca ou Rabat. Cela introduit un déséquilibre dans le "sex ratio", qui est patent dans les bidonvilles. A Carrières centrales, à Casablanca, en 1950, on dénombre 40.000 hommes contre 8.920 femmes. Ces jeunes hommes, parfois ces petits adolescents, ne partent pas au hasard. Ils débarquent chez un parent qui les a précédés. Au Douar Doum, en 1954, 54 % des nouveaux arrivants disposaient d’une antenne familiale susceptible de les accueillir. Souvent, le nouvel arrivant prend la place de son correspondant local. Le frère cadet succède à son aîné. La rotation peut s’effectuer aussi de cousin en cousin, mais de père en fils et d’oncle à neveu. En même temps qu’on se transmet la baraque ou bien la pièce dans une maison en médina, on prend la suite dans un travail. Ceci est surtout vrai pour les petits métiers du tertiaire pauvre, annonciateurs de la "tiers-mondisation" de l’économie de la ville marocaine: cireurs de chaussures, qui se passent de main en main, le matériel de fortune adéquat, commis employé chez un baqqâl, voire mineur de fond se transmettant l’emploi moyennant la passation, monnayée, de la clé du vestiaire. Les départs ne s’opèrent pas en coup d’accordéon. Sauf les années de disette. Des autocars réguliers assurent directement la liaison entre le pays de départ et Casablanca et calibrent les allers et retours à une vitesse de croisière. Avant 1940, c’est déjà le cas entre Tafraout, point nodal de la tribu des Ammeln fournisseuse du plus gros contingent d’épiciers, et la métropole atlantique. L’émigration s’opérait en grappes d’hommes organisés, à pied, à l’instar de ces moissonneurs du grand Sud se répandant, au printemps avancé, dans les plaines atlantiques. Après 1945, la migration s’individualise: "Ce sont des gouttes qui ruissellent vers le Nord, et non pas un torrent intermittent". Et elle emprunte majoritairement le car ou le train.
Quand ils sont originaires du Sud lointain, les immigrants n’exercent pas non plus n’importe quel métier. S’agissant des Soussis, une spécialisation "tribale" affecte de préférence ceux de telle ou telle vallée à tel ou tel métier. Une endogamie professionnelle liée à l’appartenance à un lieu s’exerce, qui caractérisait déjà certains métiers dans la médina classique. La remarquable étude sur l’Anti-Atlas du capitaine de la Porte de Vaux fait ressortir que les Ida ou SemIal sont la tribu la plus massivement aimantée par la France. En 1949, ils sont 521 à travailler en banlieue parisienne et 353 dans les mines du Pas-de-Calais et du Massif Central. Dans le cercle d’lgherm, au sud de Taroudant, les lssafen sont surtout cuisiniers ou serveurs. Les Ida ou Zelal et Ida ou Zekri, manoeuvres. Les Ida ou Nadef et les Asa, savetiers. Les Ida ou Zekkout, Ida ou Zeka, Ida ou Kendous s’adonnent surtout au petit commerce de détail. Parfois, de microgroupes ciblent leurs départs sur telle ville et acquièrent un quasi monopole sur l’exercice d’un métier. Pas un épicier à Tanger, semble-t-il, qui ne soit originaire de Tafraout. Les fleuristes à Rabat sont presque tous issus de la fraction anfaliz des Aït Oussa et habitent au douar Doum.

«Le Maroc de Lyautey à Mohammed V, le double visage du Protectorat»
Daniel Rivet – Editions Porte d’Anfa, Casablanca 2004- 418 pages.

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