Le Maroc de Lyautey à Mohammed V (9)

L’émigration se conforme à une logique fournisseuse de règles. Elle sécrète sa propre qâ’ida. Mais elle découle également de causes qui sont à la fois structurelles et circonstancielles.
Intervient d’abord cet invariant, qui rythme de façon obsessionnelle l’histoire du Maroc méridional: la disette récurrente périodiquement déclenchée par une année sans pluies et accentuée par l’aridification du climat au XXè siècle. Les années 1913, 1928 et 1937 sont des années de déficit céréalier catastrophique à l’échelle du pays. 1945 affectera tout le Maroc et s’imposera comme "l’année des herbes" dans la mémoire collective. A chaque disette d’importance se produisent en direction des cités atlantiques de véritables marches de la faim, qui seront impitoyablement refoulées par le Protectorat sous prétexte de "défense sanitaire de la ville". En 1945, les barrages défensifs n’empêchent pas des milliers de gens, originaires du Nord montagnard et du Sud, de venir mourir de faim à Fès, Meknès et surtout Casablanca, qui se transforme en mouroir de masse à la manière d’un petit Calcutta. D’août 1945 à mars 1946, la surmortalité y atteint un niveau impressionnant: trois à quatre fois le taux des années antécédentes. Pour moitié, elle affecte des enfants. On meurt "d’inanition sur la voie publique", comme l’enregistre l’éphéméride de la municipalité. En août, ils sont 648 à mourir ainsi sur une cohorte funèbre de 1667 hommes, femmes et enfants, soit 39 % de l’effectif. En décembre, encore 460 à s’éteindre au vu de tous et à charge de personne. Une très vieille loi de l’histoire marocaine joue à plein et démultiplie ses effets dans l’espace par suite du laisser circuler qui s’installe.
Cette émigration de la faim affecte tout particulièrement le Souss, qui est un peu l’Irlande du Maroc. D’après la Porte des Vaux, de 1934 à 1947, on enregistre seulement deux bonnes années: 1939 et 1940. Et on compte trois années, où la récolte est inférieure à la quantité ensemencée: 1935, 1943 et 1945. Le Souss vit déjà en assistance respiratoire grâce aux importations massives de denrées vivrières transitant par Agadir: en 1947, 1,2 million de quintaux de céréales et 13.444 tonnes de sucre. L’émigration devient une nécessité vitale pour régler la facture. Et elle affecte un nombre record d’hommes en âge de travailler: 10 % de la population globale dans les districts de Tafraout et Mirleft, 8,5 % dans le cercle de Goulimine, 7 % dans celui d’Akka. Ce pourcentage s’abaisse à mesure qu’on s’approche d’Agadir, du fait des opportunités de salariat agricole fournies par l’agrumiculture locale très dynamique après 1945. On mesure, à cet égard, qu’il n’y a pas de rapport de cause à effet simple entre la colonisation terrienne, grosse consommatrice de main-d’oeuvre (saisonnière surtout, il est vrai) et l’exode rural. Les effets sociaux de la dépossession foncière – un fait incontestable – ont été atténués par l’ancrage de la colonisation terrienne dans le Maroc sous-peuplé des plaines et piémonts atlantiques. Les plus grosses régions de départ, à savoir le Rif oriental et l’Anti-Atlas, sont des zones épargnées par la colonisation foncière du fait même de leur inaptitude à la céréaliculture en grand, à l’irrigation en gros et même au ranching.
La montagne et les marges désertiques jettent leurs hommes en trop dans les villes atlantiques. Mais ceux-ci partent pour revenir. Les régions de départ sont aussi des régions qui retiennent. Leur personnalité très forte continue à gouverner de loin les émigrés. Ceux-ci, comme en Kabylie, gardent un lien très étroit avec leur pays d’origine. Un homme sur deux au Derb Ghalef à Casablanca retourne au moins une fois par an dans son village natal. Mais ce pourcentage s’accroît avec les Soussi, de l’aveu de tous les enquêteurs. L’émigré part avec le projet de revenir au pays et non pas avec l’intention d’opérer une rupture irrévocable. Il ne se convertit pas à la ville. Il se rend à celle-ci, au sens propre et figuré, par ce qu’il ne peut plus faire autrement. L’émigration est devenue le ballon d’oxygène sans lequel les siens seraient asphyxiés. La Porte des Vaux le fait ressortir: "L’émigrant peu fortuné, et c’est la majorité, n’envoie pas à sa famille de quoi vivre grassement, mais seulement de quoi payer l’impôt, remplacer la vache morte de maladie, ou faire face à une difficulté imprévue. C’est plutôt dans ce sens d’assurance contre le risque de maladie et mauvaise récolte qu’est utilisé cet argent et il sert, en somme, à garantir un train de vie modeste, mais constant, qui n’était certainement pas assuré autrefois en raison des guerres intestines et des famines". A ces causes, qui procèdent d’un invariant éco-structurel, ajoutons celles, plus circonstanciées, qui résultent de l’intrusion du Protectorat. Dans le Haut-Atlas agissent les séquelles mal cicatrisées de la sîba. Le Protectorat a saisi, confisqué, redistribué provisoirement les biens des résistants irréductibles. Après 1934, le h’akem reçoit la consigne de proclamer que le passé est enterré et qu’on jette en conséquence les haines de clan à la rivière. Les derniers des mujâhidûn sont ainsi spoliés et acculés à l’émigration. Dans la zone de commandement du Glaoui, nombreux sont les hameaux condamnés à se vider de leur substance humaine par le jeu des leffs – dont Si Hammou, le neveu du Pacha de Marrakech, tire les ficelles. Plus généralement la ville est un recours contre la dureté des caïds et contre la loi des ancêtres. Bref, une échappatoire vérifiant le vieil adage allemand doté d’une portée universelle, selon lequel l’air de la ville rend libre. «Nous sommes partis, parce que nous voulons être nos propres caïds», disent en substance nombre d’émigrés. Mais cet appel de la ville n’est opérant que parce qu’agit le mirage de Casablanca. Nombre d’émigrants s’entassent en médina: dans les fondouks, les zaouïa, les cafés maures et déjà dans les maisons de citadins abandonnant l’indivision familiale et louant quelques pièces, voire un étage, dans le logis patriarcal d’antan. Mais l’immense majorité va s’installer à Casablanca, qui symbolise la ville neuve au Maroc. Si bien que l’histoire urbaine au Maroc, à l’époque du Protectorat, pourrait être résumée par le duel allégorique auquel se livrent Fès et Casablanca.
Fès traverse le Protectorat comme une énigme pour les Français. Sans doute quelques officiers-administrateurs dans la lignée-des Bureaux arabes, comme les frères Mellier et le commandant Marty, quelques professeurs de haute culture comme François Bonjean, Roger Le Tourneau, Lucien Paye, quelques médecins, conjuguant le savoir professionnel avec l’intelligence du cœur, comme les docteurs Christiani et Secret, accèdent à la connaissance de l’intérieur de la société fassie.

«Le Maroc de Lyautey
à Mohammed V, le double visage du Protectorat»
Daniel Rivet – Editions Porte d’Anfa,
Casablanca 2004- 418 pages.

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