Les boisseaux de grains de la fetra

Appelons-le Fouad. Il est employé et gagne modestement sa vie. Il fait partie de ces gens pour qui le mois de Ramadan est l’occasion de mettre, comme on dit, du beurre dans les épinards.
Cela fait deux ans que Fouad a investi un créneau négligé dans son quartier : la vente de mesures de blé destinées à la zakate spécifique de la fin du Ramadan, la « fetra ».
Fouad s’est installé sur une portion de trottoir, en face d’une boulangerie. Difficile de trouver un meilleur emplacement. Le boulanger ne s’y est pas opposé. Cela fait d’ailleurs partie des charmes de ce mois où la solidarité reprend tous ses droits. L’espace public le devient en effet, dans un esprit de tolérance qui n’a, pour une fois, plus rien de complaisant.
Quant aux autorités communales, elles n’ont pas fait d’obstruction. Il faut bien que ceux qui tiennent à honorer la tradition trouvent où s’approvisionner sans être obligés de se rendre jusqu’à la halle aux grains du boulevard Mohammed VI, connu autrefois comme la route de Mediouna…
Le stock de Fouad se compose d’une vingtaine de sacs de grains d’une valeur de 300 dirhams chacun. Quant à son étalage, il offre tout l’éventail des conditionnements : du sac de jute au boisseau standard en passant par le sachet en plastique vendu dix dirhams. Mais rien ne vous empêche de perpétuer la tradition prophétique et de vous servir de vos deux mains réunies en conque, toujours pour dix dirhams, le tarif unitaire de la fetra de Ramadan.
Déclinaison de la zakate, cette aumône qui constitue l’un des cinq piliers de l’Islam,  la fetra est quant à elle une «Sunna» très recommandée. Elle n’en incombe pas moins à tout musulman mais s’avère plus contraignante moralement que matériellement : il vous en coûtera dix dirhams par personne vivant sous votre toit, libre  à vous de vous en acquitter en grains ou en argent. L’important est que vous «fassiez sortir la fetra»,  traduction littérale de l’expression populaire marocaine, entre la prière du Maghreb du dernier jour de ramadan et la prière du Sobh du jour de la fête. A cette condition seulement votre jeûne sera purifié…
le Prophète Sidna Mohammed, sur Lui la paix et le salut, n’a-t-il pas dit: «Le jeûne est suspendu entre le ciel et la terre, il ne sera accepté que lorsque Zakat El Fitr sera payée.» On cite généralement, pour attester de cette parole prophétique, les propos de Abdallah Ibn Abbas, que Dieu soit satisfait de lui, qui affirmait : «Le Messager de Dieu, sur Lui la paix et le salut, a prescrit la Zakat El Fitr en tant que purification des propos futiles et indécents du jeûneur et en tant que nourriture pour les nécessiteux.»
Sa valeur d’origine était d’un Saâ, soit un peu plus de deux livres, le Saâ pouvant également être mesuré par quatre fois la contenance des deux mains.
Aujourd’hui, les sachets en plastique de Fouad vous facilitent la tâche. Quant à lui, il ne doute pas d’épuiser son stock d’ici le terme fatidique au-delà duquel la fetra ne sera plus qu’une aumône ordinaire, avec la garantie que ce qu’il n’aura pas vendu sera restitué à son fournisseur en gros.
Un peu pour moi et un peu pour Dieu, n’est-ce pas là la sagesse de nos aïeux ?

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