Les civilisations à l’épreuve de la mondialisation (1)

Depuis la fin du XVIIIème siècle, l’Europe a été confrontée à la démultiplication des mondes historiques et culturels, à travers la découverte des cultures sauvages d’Amérique et d’Océanie (ethnologie) et des civilisations lointaines d’Asie (orientalisme). Au cours du XIXème, la planète Terre connaît, dans le cadre des nouvelles sciences de l’homme, un phénomène quelque peu contradictoire, celui d’une expansion/contraction. Dans la dimension de l’espace, cette époque voit la conquête militaire et/ou scientifique des derniers territoires inconnus par l’homme européen, et la première cartographie complète de l’espace terrestre. La Renaissance avait été marquée par une dilatation de l’espace humain, avec les Grandes Découvertes. Le XIXème, quant à lui, se caractérise plutôt par une formidable contraction de l’espace mondial, la naissance du «monde fini », le début de la « mondialisation », à travers le recensement complet et définitif de l’Humanité. Dans le champ du temps, on assiste pareillement à une extension/implosion. Des savants européens découvrent les sources lointaines, sinon les origines, des grandes civilisations existantes : l’Islam, l’Inde, la Chine… D’autres mettent à jour – au sens strict et au sens figuré – les grandes civilisations disparues, qui furent à l’origine de la civilisation européenne (Proche-Orient) et eurasiatique (Egyptiens, Hittites, Sumériens, Indo-Européens, civilisation indienne de Mohenjo-Daro..). Le savoir historique découvre une profondeur temporelle (les millénaires, bientôt les centaines de milliers d’années) à laquelle ne pouvaient penser les auteurs du XVIIe siècle européen qui, à la manière de Bossuet, attribuaient à l’humanité quatre ou cinq millénaires, en se fondant sur les données tirées (le la Genèse. La tradition judéo-chrétienne, fondée sur les auteurs grecs (Hérodote, Platon, Aristote) et sur la Bible, faisait remonter l’origine de l’humanité au Proche-Orient ancien (le Jardin d’Éden, situé quelque part en Mésopotamie), et à la descendance de celui que nous appelons Adam. Avec la formation des sciences historiques et humaines modernes (archéologie, linguistique, préhistoire, ethnologie, orientalismes), l’Europe savante participe à une formidable dilatation du temps, qui devient comme «infini».
A vrai dire, l’histoire – le récit et le savoir historiques-change brusquement de nature, en changeant de dimension. Elle devient le savoir global de l’ensemble des cultures et des macro-cultures appelées « civilisations », et fournit ainsi le matériau à partir duquel le XIX siècle pourra construire le concept de « Civilisation» au sens historique. Si nous nous plaçons du point de vue universel et mondial qui est désormais celui de l’Histoire, on peut dire que l’histoire – le récit historique – a été d’abord, et pendant longtemps (en fait jusqu’au XXe siècle) le discours qu’une société, une culture, une civilisation tient sur elle-même et sur son passé. L’Histoire est indissociable de la Tradition mythique et religieuse. Ainsi fut-elle dans la culture grecque le récit homérique des guerriers achéens contre les troyens, ou le récit hérodotéen des sources égyptiennes de l’hellénisme. Ainsi fut-elle dans le judaïsme ancien le récit du Pentateuque sur les origines et les tribulations du peuple juif entre l’Euphrate et le Nil. A partir du XVIIIe, et surtout du XIXe, elle se veut – et devient dans une certaine mesure – récit continu et global du temps de l’Homme, le discours sur la généalogie de l’ensemble de l’humanité, distribuée, répartie sur l’ensemble du globe, et divisée en groupes plus ou moins avancés sur la route du progrès. Après Bossuet, Voltaire et Hegel, l’Histoire devient le récit unique et unifié des événements advenus et mémorisés par la totalité des grandes civilisations du monde. Mais l’époque de Hegel ignorait presque tout sur les grandes civilisations non européennes, et sur le passé lointain de l’Europe. Ce n’est qu’aujourd’hui, en ce début du IIIe millénaire, que l’on peut tenter, pour la première fois, d’écrire une Histoire universelle qui soit pas empreinte d’ethnocentrisme et d’utopisme.

Evolutionnisme et philosophie de l’Histoire
La culture européenne a utilisé plusieurs stratégies intellectuelles pour penser ce qu’elle croyait être la supériorité de l’Europe, et l’occidentalisation du monde, c’est-à-dire l’hégémonie de l’Europe sur les autres civilisations. Plusieurs façons en somme de rendre compte et de légitimer l’universalité ou l’universalisation des pratiques et des valeurs européennes. L’une des manières dont l’Europe a tenté de comprendre à la fois la diversité culturelle du monde qu’elle rencontrait au cours de l’expansion coloniale et le processus d’unification culturelle qui résultait précisément de cette expansion, a été la construction des théories dites « évolutionnistes ». Dans le cadre d’une telle approche, l’ensemble des groupes humains est rangé le long d’une ligne temporelle qui est aussi une échelle du progrès, et qui voit l’Homme passer lentement de la Sauvagerie à la Barbarie, puis au stade Civilisé. Si toutes sociétés sont vouées à progresser le long de cette ligne, certaines sont plus «avancées» que les autres : certaines mènent la course, d’autres forment un peloton, d’autres enfin traînent à la queue.
L’Europe est située tout naturellement en tête de la Civilisation (elle est la Civilisation par excellence), les autres « civilisations» (Islam, Inde, Chine) étant restées « retardataires », tandis qu’à la traîne, on rencontre les sociétés sauvages ou « primitives », lesquelles n’ont même pas droit au titre de « civilisations », et doivent se contenter du statut de « cultures ». L’évolutionnisme est une théorie du temps culturel très long (il pense en termes de millénaires), prétendant ranger l’ensemble des sociétés humaines – en particulier les petites civilisations isolées, les « cultures » – le long d’une échelle permettant la montée en pente douce vers la perfection sociale et culturelle représentée par la « Civilisation », c’est-à-dire la modernité européenne du XIXe. Les ethnologues et les sociologues du XIXe siècle (Morgan, Tylor, Spencer, etc.) opposèrent tous dans une typologie dualiste les « sociétés primitives » à la « civilisation ». L’évolutionnisme implique que les différences entre cultures (ou entre civilisations) sont dues pour l’essentiel à une situation plus ou moins avancée sur le chemin unique du progrès technologique. Chemin unique et inévitable: d’où le terme d’ « unilinéaire » qui est le plus souvent associé à cette approche. L’Europe mène le peloton des civilisations, suivies elles-mêmes par le fourmillement des petites cultures primitives, isolées et archaïques, ayant accumulé les retards techniques et donc culturels. L’avance de l’Europe est considérable, mais provisoire: bientôt toutes les cultures se retrouveront ensemble, semblables et égales, au point d’arrivée de la Civilisation. L’isolement des civilisations les unes par rapport aux autres, qui a été la règle tout au long de l’histoire, se termine avec la formation du marché mondial et l’expansion universelle de la civilisation moderne née en Europe. Les autres grandes civilisations ne diffèrent que sur des points de détail de l’état passé de la civilisation européenne, et vont bientôt s’assimiler les traits majeurs de cette dernière. Elles sont condamnées à périr, au plan de leur spécificité culturelle (en particulier religieuse) et à s’adapter, au plan de la technologie.

• Gerard Leclerc
La Mondialisation culturelle
Les civilisations à l’épreuve

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