Les civilisations à l’épreuve de la mondialisation (10)

Les jésuites ont, à la suite de Ricci, tenté de lier, dans l’esprit des Chinois, la religion de l’Europe et la science et la technologie européennes. Le refus du christianisme par les Chinois les a donc amenés très logiquement à refuser aussi la science européenne, à rester fermés à l’innovation culturelle et intellectuelle venue de l’étranger :
« Refusant la religion occidentale, corruptrice de la morale et destructrice des fondements de la société, la Chine se trouve ainsi entraînée à refuser également la science européenne… L’orthodoxie forme un tout qui repousse en bloc toutes les innovations ».
Le XVIIe et le XVIIIe siècles marquent donc le passage progressif d’une tolérance relative à une xénophobie, à une « européophobie» croissante de la part des Chinois. Bientôt tout ce qui vient de l’étranger sera considéré comme dangereux.
Le commerce avec l’Europe sera limité à celui qui est toléré à Canton, et qui concerne surtout l’Angleterre, représentée par l’East India Company. Ce commerce de marchandises ne saurait être considéré comme un substitut ou un antidote à la fermeture de la Chine aux idées scientifiques et religieuses venues de l’Occident « Le commerce étranger ne contribue nullement à la rapprocher (la Chine) de l’Occident sur le plan idéologique. A cet égard, elle réagit négativement et demeure aussi fermée, beaucoup plus même à la fin du XVIIIe qu’au début » (Derminy, 1964, I, p. 44). Cette incompréhension réciproque entre deux civilisations s’explique certes d’abord par l’incompatibilité de deux systèmes de valeurs, l’opposition entre une civilisation européenne en voie de mutation, et une civilisation qui reste attachée à la tradition immémoriale « Ce dialogue de sourds traduit l’opposition entre deux cultures, deux conceptions du monde et la société, l’une statique et traditionaliste, fondée sur le respect des rites et le sens de la responsabilité collective – l’empire du Milieu n’est qu’une hiérarchie de responsabilités – l’autre dynamique et novatrice, basée sur l’analyse critique et l’initiative individuelle » (Derminy, I, p. 44).
Il y a ici conflit entre deux ethnocentrismes universalistes, la volonté prosélyte des missionnaires se heurtant à la vision chinoise d’un empire centre du monde, porteur de tous les savoirs et de toutes les vertus. Mais ce qui a sans doute amené l’échec relatif de ce contact, c’est la volonté des missionnaires européens de lier comme en un tout indissoluble la religion et les sciences de l’Europe: «La vraie source du sentiment anti-occidental, c’est l’activité missionnaire. Les négociants semblent plus méprisables que dangereux… Les missionnaires finissent par devenir un vrai danger… parce qu’ils viennent, non point traiter des affaires, chose de peu de conséquence, mais répandre des idées nouvelles.., insidieusement, ils visent à changer les rites quand les négociants se contentent de les ignorer ou de les bafouer » (Derminy, 1964, 1, p. 53).
L’esprit missionnaire est rejeté parce que européocentrique et portant sur des valeurs culturelles, centrales pour la société ; tandis que le commerce est toléré parce que marginal, réciproque et purement «matériel», du moins en apparence. Pourtant la xénophobie chinoise, apparue en réaction à l’action des missionnaires, se portera bientôt à l’ensemble des représentants de l’Europe. D’abord sentiment antichrétien, la xénophobie rejaillira bientôt des missionnaires contre les commerçants européens. Le refus de l’étranger, que l’Europe bientôt reprochera tant aux Chinois, signifie donc la volonté de freiner, sinon de mettre fin, à l’importation d’idées dangereuses. Il n’est nullement refus du contact en tant que tel. Il est refus du type de contact que cherchent à imposer les Européens, et d’abord les poçieurs d’idées religieuses : « Non point hostilité de principe contre l’étranger, mais crainte du semeur d’hétérodoxie » (Derminy, 1964, I, p. 57).
Dans les années 1830, l’Angleterre exprime et manifeste de plus en plus clairement, de plus en plus fermement, sa volonté d’ouvrir la Chine au commerce européen. Le conflit entre la Grande-Bretagne et la Chine est celui entre deux empires, deux civilisations : l’une, l’Angleterre, leader impérial de l’Europe, moteur de la révolution industrielle, construisant un empire mondial ; et l’autre, la Chine, qui se considère toujours comme l’empire du Milieu, autonome, central, possédant une civilisation à valeur universelle, et qui n’a de relations qu’avec des tributaires étrangers, donc barbares. Le problème des rites, des préséances, de la non-réciprocité du salut entre l’empereur et les représentants des pays étrangers, avait été à l’origine de l’échec de la mission de Lord Macartney en 1793. Cet affrontement est celui de deux mondes, de deux conceptions du monde, l’une fondée sur l’ouverture, l’autre sur la clôture. Il oppose un empire continental et un empire maritime/mondial. Dans ce conflit, la Chine sous-estime manifestement la puissance de l’Empire occidental qui veut l’obliger à s’ouvrir.
En ce début du XIXe siècle, la Chine fait preuve, un peu comme au XVIIe, d’une certaine ambivalence à l’égard de l’occidentalisation. Mais ce qui domine, c’est le rejet de la technologie occidentale, et la croissance du sentiment xénophobe. La Chine, pensent ses élites, n’a nul besoin des techniques étrangères. Elle est supérieure dans son essence à l’Occident. On rejette, comme au XVIIe siècle, l’esprit missionnaire, les tentatives d’évangélisation, également les marchandises et les techniques, pourtant toujours plus raffinées et plus complexes des Européens. Les étrangers sont appelés « diables », et comparés à des animaux. La Chine n’est pas un Empire, elle est « l’Empire », un Empire sans voisins ; elle est « la » Civilisation. Quand le ministre Kuo Sung-tao va en Angleterre comme ambassadeur, les lettrés le ridiculisent d’avoir quitté la terre des sages pour le service des diables étrangers.

• Gerard Leclerc
La Mondialisation culturelle
Les civilisations à l’épreuve

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