Les civilisations à l’épreuve de la mondialisation (12)

Leurs coutumes, leurs discours, leurs techniques furent l’objet de la curiosité japonaise. Un certain esprit d’ouverture et une méfiance compréhensible commencèrent à se mêler dans la conscience et dans l’attitude des Japonais à l’égard des Européens. Débuta alors une politique ambiguë, un balancement entre deux politiques : l’une d’ouverture et de curiosité ; l’autre de fermeture et de refus. Les premiers contacts de Portugais avec le Japon remontent à 1542. Saint François-Xavier arrive au Japon en 1549, et y fait un séjour de deux ans. En 1563 a lieu la première conversion d’un daimyo (noble) au christianisme. En 1582 les jésuites arrivent à Osaka.
Dès cette époque les Japonais font preuve d’un vif intérêt pour la culture européenne. Les missionnaires ouvrent des écoles. dans lesquelles ils enseignent les langues et les sciences de l’Europe. Ils introduisent l’imprimerie, et publient de nombreux livres, tant religieux que profanes, en portugais et en latin. Des traductions ou adaptations d’ouvrages européens sont imprimées (catéchismes, grammaires, dictionnaires).
De 1582 à 1590 une ambassade de quatre jeunes Japonais séjourne en Europe. Mais vers 1600 apparaissent au Japon d’autres Européens, les Hollandais qui lui professent une autre forme de christianisme. Cette «concurrence» religieuse est peut-être l’explication des premières apostasies de convertis japonais. Et elle concourt sans doute à faire naître une inquiétude des Japonais devant les premières conquêtes européennes en Asie (Java par les Hollandais, les Philippines par les Espagnols).
En 1614 en tout cas le Shogun Ieyasu décide la proscription du christianisme au Japon, et commence une politique vigoureuse, violente, continue, d’éradication du christianisme, ainsi que de la plupart des influences européennes. Cette politique durera jusqu’en 1638, date à laquelle le pouvoir estime que, la victoire remportée, la lutte est devenue inutile. Le pouvoir central japonais des Tokugawa met alors en place une politique d’ouverture contrôlée et restrictive, où les influences étrangères, tout en étant acceptées dans le principe, sont soumises à un filtrage impitoyable de la part des autorités gouvernementales.
En 1641 un petit groupe de commerçants hollandais est autorisé à s’installer dans l’ilôt de Deshima, face à Nagasaki. C’est par cette lorgnette culturelle, un peu comparable au Hongkong de la seconde moitié du XXe siècle, que pénètrent, au compte-gouttes, les influences occidentales. Le Japon restera, mis à part cette petite fenêtre commerciale, pratiquement clos au monde extérieur jusqu’en 1854. Cependant le poste commercial hollandais de Nagasaki, malgré son insiginifiance apparente, restera un foyer de contact culturel, un moyen pour les Japonais de rester en relation avec la science européenne. Ces savoirs, ces techniques, qu’on pourrait appeler les « Etudes occidentales » sont nommés, de façon caractéristique, par les Japonais, les «Etudes hollandaises» (Ranga-kusha). Ils englobent la médecine, la géographie, les techniques, l’astronomie, la physique, la chimie, l’art militaire.
De 1780 à 1830 environ, se produit une croissance de l’intérêt des petits groupes de lettrés, de savants, pour l’étranger, pour les savoirs occidentaux des étrangers dont la puissance se fait de plus en plus sentir en Asie, et donc, indirectement, au Japon; des savoirs dont l’efficacité et la complexité semblent alors en croissance remarquable (en Europe, c’est l’époque des « Lumières »).
Quelques décennies encore, et ce sera l’ouverture forcée du Japon, devant la menace des flottes occidentales. Puis la révolution de Meiji qui, sous la houlette d’un empereur restauré (retour en arrière et traditionalisme apparents), entame une politique à marche forcée vers la modernisation et l’occidentalisation. En quelques années, le Japon devient un pays moderne, une puissance impériale et impérialiste. Dans ce Japon nouveau, quel est le statut des «étrangers»? La politique d’ouverture s’est-elle exprimée par une modification de l’attitude à l’égard de l’extérieur, et des étrangers ?
Le Japon d’aujourd’hui (l’an 2000) continue à entretenir l’idée d’une séparation et d’une unicité de la civilisation qu’il représente. Le Japon est autre que le monde extérieur. Les étrangers sont des Autres, même si désormais ils sont à la fois bien connus, proches, et même présents (en petit nombre) au Japon. Reischauer (qui est né au Japon, qui y a vécu de longues années, et a été ambassadeur des 1tats-Unis au Japon) rappelle qu’avant la seconde guerre mondiale les étrangers étaient appelés gaikokujin (personnes venues d’un pays étranger). Mais on utilisait aussi des termes plus péjoratifs, tels que Vin (gens étranges) ou keto (barbares velus).
Aujourd’hui on dit gaijin (étrangers, au sens de l’anglais outsiders, foreigners, strangers). Les Japonais, dit Reischauer, considèrent que les étrangers (en particulier les Occidentaux) resteront toujours des étrangers, extérieurs et autres, différents : « Les résidents étrangers de longue date trouvent vexant d’être toujours considérés comme des gaijin, des étrangers. » L’étranger a toujours été traité de façon courtoise au Japon, même pendant les années de la montée de l’impérialisme et du militarisme japonais. Mais il est également abordé de façon quelque peu condescendante, et considéré comme « à part ».
Cette façon japonaise de considérer comme problématique la nature des étrangers et de l’Étranger, bref de l’Autre, se double d’une interrogation incessante, angoissante, effrénée, de l’identité japonaise. La présence rapprochée des étrangers, leur proximité croissante, les voyages à l’étranger, loin de calmer cette quête de soi, semblent au contraire l’accroître. Dans les années 1970 commença un débat sur l’identité japonaise, sur « l’être japonais » (Nihonjin-ron). Il y aurait une vaste enquête à entreprendre sur ce qu’on pourrait appeler la «recherche de l’autre» dans les grandes civilisations, et, de façon plus générale, dans les différentes cultures et sociétés de la planète. En dépit de la clôture et de l’isolement dont on a vu dans les pages précédentes la nature et les différentes formes, il semble avoir existé dans les grandes civilisations en question, parallèlement mais de façon plus souterraine, une recherche de l’Autre, une quête de l’Étranger.

• Gerard Leclerc
La Mondialisation culturelle
Les civilisations à l’épreuve

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