Les civilisations à l’épreuve de la mondialisation (13)

La Chine tenta maintes fois d’entrer en contact avec les civilisations éloignées, avec le reste du monde par la voie terrestre, pour rencontrer l’Europe (on verra plus loin ce que fut l’épopée du général chinois qui parvint jusqu’à l’Asie centrale, dans le Lob Nor), ou par la voie maritime (on verra de même l’expédition de l’amiral eunuque dans l’océan Indien). Les contacts furent relativement importants entre l’Inde et la Chine, à l’occasion de l’expansion du bouddhisme. Nombreux furent les moines chinois qui allèrent en Inde chercher les textes bouddhiques. Comme si, malgré sa revendication d’une centralité culturelle et géopolitique, la Chine avait ressenti sa marginalité par rapport à l’Inde, à un « Occident » porteur d’une vérité religieuse. Nombreux aussi furent les moines traducteurs et prêcheurs indiens qui allèrent en Chine. Comme si, malgré son dédain à l’égard des étrangers, l’Inde avait assumé la tentation et la passion du prosélytisme.
La fameuse Route de la Soie ne cessa jamais complètement de relier, de façon aléatoire, fragile et souvent interrompue l’Europe occidentale et la Chine. Le Japon, dès qu’il entra en contact avec les Européens, se comporta comme s’il les avait attendus depuis toujours, un peu comme fit, dit-on, Moctezuma, quand on lui annonça le débarquement d’étrangers barbus sur les côtes de son Empire. Malgré sa marginalité, pour ne pas dire son isolement, l’Amérique précolombienne semblait attendre les étrangers. On a souvent interprété le mythe de Quetzalcoatl comme signifiant l’attente de l’Autre, le désir de rencontrer enfin l’Etranger lointain, venu d’au-delà les mers.
On pourrait concevoir, comme l’a esquissé Fairbank, les relations entre les grandes civilisations d’Eurasie, en termes d’explosion/ implosion. L’ouverture de l’Europe occidentale, telle qu’elle se produisit à partir de la Renaissance, peut être analysée comme une «explosion », comme la naissance d’un univers en expansion, que jalonnent les grandes découvertes, la colonisation, l’impérialisme. L’histoire de l’Islam (et avant lui, Byzance) présente certains traits d’une explosion (expansion brutale), suivie d’une implosion (ce qu’on appelle sa stagnation). Quant à la Chine, au contraire de l’Europe, elle présenta pendant les siècles de son isolement par rapport au reste du monde, tous les traits d’une immense implosion (une concentration d’énergie considérable, la création d’une densité humaine, démographique et économique jamais vues ailleurs). Tandis que depuis son ouverture, sous la poussée de l’Occident, elle connaît une sorte d’explosion démographique, une expansion de ses diasporas dans toute l’Asie, dans le monde entier. Quant aux exploits économiques du Japon, devenu deuxième puissance économique de la planète, quelques décennies seulement après avoir tenté en vain de dominer politiquement et militairement l’Asie du Sud-Est, ils suggèrent l’image d’une explosion qui n’en finit pas de produire tous ses effets.
J’ai esquissé une sorte de « préhistoire de la mondialisation », en parlant des civilisations séparées et closes de l’Eurasie (auxquelles j’aurais dû ajouter celles de l’Afrique, de l’Amérique, de l’Australie). Je voudrais maintenant entrer véritablement dans le processus de mondialisation lui-même, tel qu’il s’est enclenché pendant l’ère des contacts intermittents (la Route de la soie, la Route des épices, les grandes découvertes, l’ère des comptoirs européens), et surtout tel qu’il s’est réellement mis en place, lors de la formation de contacts rapprochés et permanents. Je veux parler du choc de civilisations qu’a été l’impérialisme, de la colonisation qui s’en est suivie, et des mutations économiques,’technologiques et culturelles qu’elle a engendrées. La décolonisation fut-elle une fin ou un commencement? Marqua-t-elle le départ du néo-colonialisme ou de la mondialité ? Querelle de mots dans une certaine mesure. Les faits sont là, patents: l’ère du monde fini commence.
Wallerstein, historien-sociologue américain, est l’un de ceux qui ont tenté brosser un tableau de la formation de la mondialité économique et politique (1980). Tout naturellement il a été amené à réfléchir à la notion de « civilisation » (il se réfère souvent à Braudel) et a élaboré une typologie qui se voudrait plus fine que celle de ses prédécesseurs. Il distingue en particulier les «empires-mondes» et les «économies-mondes», dont la combinaison complexe, au cours de la période moderne, a formé le « système-monde » actuel.
La notion la plus générale dont part Wallerstein est celle de « système». Un système social est un ensemble au sein duquel l’existence humaine se suffit à elle-même pour une large part. La dynamique de son développement est en grande partie interne au système : il est clos, autonome et autosuffisant. Comme exemples de ces sociétés qui fonctionnent en circuit fermé, Wallerstein donne les économies de subsistance (les sociétés primitives, les petites sociétés traditionnelles) d’une part, et les systèmes-mondes. Ces derniers, à leur tour, se subdivisent en deux grands types sociaux les «empires-mondes» et les «économies-mondes ». L’unité des « empires-mondes » repose sur l’existence d’un système politique puissant. Ce sont des sociétés politiques centralisées. Ils sont la forme la plus ancienne et la plus universelle des entités sociales unifiées et centralisées : « Les empires, contrairement aux économies-mondes, sont des entités politiques. Pendant cinq millénaires, ils ont été constamment présents sur la scène mondiale; il s’en est toujours trouvé plusieurs dans diverses parties du monde ».
Les «économies-mondes » sont des systèmes politiques plus récents et plus rares. Elles se caractérisent principalement par l’absence d’un système politique unique, et sont fondées sur la prépondérance de l’économique par rapport au politique : « Les dimensions d’une économie-monde sont fonction de l’état des techniques et, plus particulièrement, des possibilités de transport et de communications à l’intérieur de ses limites».  Au sein d’une économie-monde donnée, il existe une différenciation entre le centre et la périphérie (il en va de même dans les empires) : on y distingue les États centraux et les zones périphériques.
A première vue, les Empires paraissent des entités plus solides et plus stables que les systèmes économiques. Mais la centralisation est à la fois une force et une faiblesse. Force tant que des éléments extérieurs ne viennent pas perturber la capacité homéostatique du système.

Gerard Leclerc
La Mondialisation culturelle
Les civilisations à l’épreuve

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