Les civilisations à l’épreuve de la mondialisation (15)

Au XVIIe l’Islam avait atteint son apogée technologique et économique et se trouvait politiquement divisé entre trois grands Empires : l’État safavide d’Iran, l’Empire ottoman et l’Empire moghol de l’Hindoustan. Paradoxalement peut-être, c’est la centralité même de l’Islam qui fut la cause de son affaiblissement, tandis que la marginalité de l’Europe la poussait à tenter de forcer son encerclement ou son isolement.
Tandis que la Chine, an cours de son magnifique bourgeonnement culturel qui fut aussi une sorte de concentration sur soi (I’ «implosion» dont parle Fairbank) se satisfaisait de cette marginalité réelle et fantasmait sa centralité culturelle et géopolitique (l’«empire du Milieu »), l’Europe occidentale cherchait à tourner autour du centre pour parvenir à entrer en contact avec l’autre bout du monde.
On le sait bien, l’Europe est l’héritière de plusieurs traditions culturelles : Rome, hellénisme, judaïsme; plus loin encore dans le temps, civilisations anciennes du Proche-Orient. Elle est l’une des héritières des civilisations qui ont fleuri autour de la Méditerranée : Rome, Byzance, Islam. Elle est en outre la plus périphérique de ces Empires: Byzance et l’Islam étaient des civilisations plus centrales. L’isolement et la marginalité de la Chine sont moins prononcés que ceux de l’Europe de l’Ouest. Un coup d’oeil sur une carte du monde le suggère: la masse énorme et continentale de la Chine est sans commune mesure avec le côté promontoire de la péninsule européenne. Comme le note Needham, la Chine a été intégrée de tout temps au circuit de la diffusion du savoir. Les inventions et découvertes chinoises ont circulé vers l’Occident en un flux continu pendant vingt siècles. Mais les idées scientifiques propres aux Chinois, les concepts caractéristiques de la tradition chinoise, ont eu tendance à demeurer en Chine. Des contacts existèrent entre l’Occident et la Chine, «mais jamais au point d’en affecter les caractéristiques propres de la civilisation chinoise». Il est donc bien légitime de parler d’un certain « isolement » de la Chine par rapport à l’Europe, et réciproquement.
L’Europe – ou du moins les civilisations qui se trouvaient sur ce petit promontoire occidental – tenta à plusieurs reprises d’entrer en contact avec ce bout du monde d’où venaient, en quantité faible et de façon aléatoire, quelques marchandises, des inventions, des idées. Mais le caractère incertain et l’échec relatif de ces tentatives est symbolisé par la pluralité des noms que forgea l’Occident pour désigner ces contrées mystérieuses  : Seres, Cathay, Sina. «Seres » vient du chinois «si», la soie, nom transmis par les Grecs sous le nom de «ser».
Le nom latin « Sina » est une corruption sanskrite du nom de la dynastie chinoise « Qin ». Par ailleurs, au Xe siècle, le nom tribal « Kitan », utilisé quelquefois pour désigner les Liao, peuple d’Asie centrale ou orientale, fut transformé en russe pour donner le nom « Kitai », qui devint «Cathay » en Occident. L’un des noms est arrivé par la voie terrestre (Seres, China), l’autre par la voie maritime (Cathay, Sina). C’est l’Europe, et non la Chine, qui semble avoir fait les efforts les plus importants et les plus constants pour entrer en contact avec son partenaire entrevu et lointain. Elle l’a fait alors même qu’elle voyait à plusieurs reprises sa structure politique et religieuse se transformer au cours des siècles. Ce que nous appelons I’ Europe (ou l’Occident), ce sont des sociétés qui s’incarnèrent d’abord dans les royaumes hellénistiques, puis dans l’Empire romain, ensuite dans la Chrétienté, avant de devenir l’Europe occidentale. Tandis que la Chine resta cet Empire monolithique et stable, par-delà les changements de dynasties, au cours de cette période temps qui va du IIIe siècle avant J.-C. au XVIe siècle après J.-C.
Ainsi que l’a noté Jaspers (1954), une civilisation est une unité, qui s’est formée à partir de la juxtaposition de peuples, de religions, d’Etats, en relations réciproques et instables: luttes ou alliances d’États, missions et débats religieux, etc. Toutes ces unités culturelles, religieuses, politiques constituant une grande civilisation s’entrecroisent, se superposent, entrent éventuellement en conflit. La Chine est une civilisation où ces différents éléments se combinèrent d’une façon spécifique, qui engendra une stabilité globale inconnue ailleurs : «C’est en Chine que (ces unités) coïncidèrent le plus exactement, depuis son unification en empire centralisé. Civilisation, religion, État correspondirent. Le tout formant le monde, l’empire unique dont les murailles bornaient l’horizon ; pour les Chinois, rien ne subsistait au dehors, que des barbares, primitifs, potentiel que l’on annexait en pensée ».
La Chine et l’Europe ont commencé comme des entités politiques de taille identique. L’empire des Han et l’Empire romain étaient comparables spatialement  et démographiquement. Pourtant la stabilité de la Chine, cet Empire immobile, forme un contraste remarquable avec le caractère peu durable (à l’échelle historique) de l’Empire romain, et les bouleversements qui affectèrent l’Europe du V au XVIe siècle : « Si l’on compare l’empire du Milieu avec l’Empire romain, on sentira une différence considérable: l’Empire romain était un phénomène relativement transitoire, quoique l’idée qu’il représentait dut exercer sa fascination pendant mille ans. Tout à l’entour, les Parthes et les Germains étaient des puissances bien réelles et jamais soumises. Malgré l’unité cosmique et religieuse que représentait le paganisme, Rome ne parvint pas à en pénétrer tous ses peuples, comme la Chine l’avait fait; au contraire, dès que l’empire fut fondé, il laissa croître dans son sein le christianisme qui devait le désagréger». Ce n’est pas faire preuve d’une grande originalité que de dire que l’Europe occidentale est sortie du féodalisme médiéval, lequel est issu de la désintégration de l’Empire romain. La «féodalisation», c’est la «désimbrication» de sociétés qui avaient été unies auparavant sous la houlette impériale de Rome. C’est aussi, dans une large mesure, la fin des échanges à longue distance que la Pax romana avait permis entre les différents pays entourant la Méditerranée. Bientôt cette mer fut bordée par trois ensembles politiques et culturels distincts et concurrents : les royaumes francs, Byzance et l’Islam. L’Europe devint une structure politique et économique polyceentrique où apparurent peu à peu des nations, des États ; un ensemble limité à l’est par l’Empire byzantin et menacé au sud par l’Islam.

• Gerard Leclerc
La Mondialisation culturelle
Les civilisations à l’épreuve

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