Les civilisations à l’épreuve de la mondialisation (16)

En Europe la multiplicité des souverainetés entraîna une concurrence pour la puissance, qui favorisa un progrès continuel des armements.
En Chine, la centralisation étatique permit d’éviter cette lutte, mais elle limita le progrès technique, en particulier dans le domaine des armements. En Europe le pluralisme et l’émiettement favorisèrent la prédominance de la concurrence économique et le développement de l’esprit d’entreprise. Tandis qu’en Chine, c’était le politique qui prédominait, au point d’étouffer l’initiative économique : « A la différence d’un Etat au sein d’une économie-monde, un empire ne peut s’imaginer dans le rôle de l’entrepreneur; en effet un empire prétend être un tout universel il ne peut enrichir son économie en drainant d’autres économies parce qu’il se considère comme la seule et unique économie » (Wallerstein, 1980, p. 58).
En Europe, l’Empire n’était plus qu’un souvenir, un fantasme politique, une référence mythique on utopique (on tenta de le «reconstruire » suns le nom de «Saint Empire romain germanique»). Tandis que la Chine réussit à maintenir pendant deux millénaires la structure impériale. Grâce à quoi la Chine put conserver une économie par bien des aspects plus avancée que l’européenne. La stabilité et l’unité de l’Empire chinois expliqueraient donc la puissance relative de sort économie, sa capacité à nourrir une population élevée et de plus en plus nombreuse, sans troubles majeurs, sans mutations formidables. Tandis que la division politique de l’Europe fut source de faiblesse économique, de crises démographiques et de subsistances, qui expliquent peut-être son besoin chronique de briser son «encerclement», de rechercher au loin des sources d’approvisionnement et des débouchés. L’Europe en somme avait besoin, beaucoup plus que la Chine, de l’expansion spatiale.
Mais si l’on peut expliquer le besoin de contact avec l’Autre par la faiblesse économique et politique de l’Europe, on peut aussi le faire par ce qui fut peut-être un élément de richesse, sinon de dynamisme et de puissance : son pluralisme politique et surtout religieux, donc culturel et idéologique. Le privilège historique de l’Europe s’expliquerait alors par son pluralisme polycentrique, tandis que la stagnation/stabilité de la Chine serait la rançon du monolithisme et du «monoculturalisme».
En Europe se forma peu à peu un système et un équilibre de groupes politico-culturels (nations, État), un espace géographique partagé entre plusieurs religions (Catholicité, Orthodoxie, Protestantisme). La lutte pour l’hégémonie sur le continent européen à l’époque classique (XVIIe et XVIIIe siècles) eut pour corollaire une lutte pour l’hégémonie de l’Europe sur le monde, dans la mesure où le combat engageait des ressources tirées du commerce outre-mer et de la domination de l’espace maritime extra-européen (Portugal, Espagne. Hollande. Angleterre, France).
Aucune nation européenne ne parvint à asseoir durablement son hégémonie sur le continent. Il y eut au contraire une succession d’hégémonies transitoires : Espagne, France, Allemagne.
De plus si un pays pouvait à un moment donné exercer une hégémonie durable dans un domaine, par exemple l’économie, il ne l’exerçait point dans d’autres domaines. Ainsi l’Angleterre put-elle revendiquer une hégémonie économique et marchande, tandis que la France pouvait se targuer d’être la puissance dominante sur le continent et d’exercer une hégémonie culturelle sur toute l’Europe.
Aucune nation de l’Europe, encore aujourd’hui, ne peut prétendre être la première à la fois sur le plan de la puissance économique, politique et culturelle : la science, la philosophie, les arts, la mode, la cuisine, les techniques, ont différents « pays de référence ». De plus la pluralité des religions, après avoir produit une période de troubles durables (les guerres de Religion), obligea l’Europe occidentale à faire l’apprentissage douloureux, mais fructueux de la tolérance, c’est-à-dire de la nécessité, de la légitimité, du caractère bienfaisant du pluralisme confessionnel. Ces mêmes guerres de Religion (qui, à y regarder de près, durèrent un siècle, de 1550 à 1650) aboutirent de facto à un découplage entre les alliances confessionnelles et les alliances politiques : Coligny, puis Richelieu, Mazarin, Colbert nouèrent leurs alliances en fonction de considérations stratégiques, et non pas théologiques.
Ce pluralisme politique, religieux, culturel oppose l’Europe non seulement à la Chine, mais à l’Islam. Contrairement à l’Islam, l’Europe ne s’est pas construite autour du triple pilier de la parenté, de la communauté religieuse et de l’empire.
L’Europe a connu une séparation et une différentiation croissantes entre l’État et l’Église. Une certaine forme de «sécularisation» en a été le résultat. Tandis que l’Europe était amenée à reconnaître la nécessité et la légitimité du pluralisme religieux, philosophique, éthique, etc., l’Islam – ou, si l’on préfère, les sociétés musulmanes – continuait à «professer et promouvoir un engagement global envers la Loi divine unique et la "umma", la communauté idéale des croyants » (Lapidus, 1988. P- 270).
Toutes les grandes civilisations ont été pluralistes. La Chine, malgré son monolithisme, a connu un pluralisme religieux et idéologique, avec le confucianisme, le taouasme, le bouddhisme… Elle englobe, outre les Han (ethnie majoritaire et formant la masse paysanne), les populations nomades des régions périphériques : les Mandchous, les Mongols… En dépit de ses professions de foi répétées en la nécessité d’une orthodoxie officielle- la Chine a connu les hérésies, les sectes, les académies…
L’empire s’est souvent disloqué en régions, en nations, en ethnies, en royaumes. De même, l’Inde est une totalité différenciée en castes, en religions où prédomine l’opposition hindouisme/Islam, etc.
L’Islam lui aussi a connu les hérésies, les sectes, les royaumes plus ou moins indépendants, il connaît aujourd’hui les États-nations, les minorités religieuses et ethniques…

• Gerard Leclerc
La Mondialisation culturelle
Les civilisations à l’épreuve

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