Les civilisations à l’épreuve de la mondialisation (18)

Idéologiquement, la culture chinoise se concevait comme une unité englobante, comme un ensemble politique homogène correspondant à la culture et à la société chinoises. Cette idée est très différente du concept occidental d’État-nation. L’énorme État chinois s’est organisé à travers et au long d’un processus d’«implosion», tandis que les États d’Europe ont été le produit d’une sorte d’«explosion». Tandis que les Européens devenaient des marchands écumant les mers, explorant et exploitant le Nouveau Monde, les Chinois, par le développement de la culture du riz, ont pu entasser les hommes dans l’espace de l’Empire, phénomène qui eut pour effet l’existence de densités énormes, inusitées en Europe. Les Européens, répartis entre de multiples Etats, se répandirent outre-mer, tandis que les Chinois, groupés autour de leur immense État, restaient chez eux. À l’implosion/ repli sur soi de la Chine s’opposa donc l’explosion/expansion de l’Europe.
Vers 140-135 avant J.-C. l’empereur Won-Ti, le sixième de la dynastie Han, envoya un émissaire, Tcheng Kien, afin de contacter le peuple Yue-Tche, ennemi des Huns, contre lesquels la Chine était en lutte. Fait prisonnier et retenu par les Huns pendant dix ans, Tchen Kien parvint à s’enfuir et à atteindre Kokand, le pays de Ta-hia (la Bactriane des Grecs), où il resta un an. Il rentra à Pékin treize ans après son départ. Il apprit à l’empereur qu’au-delà du pays de Kokand, au-delà des Yue-Tche, du Ta-hia, il existait des pays importants : le peuple de Ngan-Si (la Perse) et, plus à l’ouest encore, les Tiao-Tche, près de « la mer occidentale ». Cette mer est-elle la Méditerranée? Les Tiao-Tche sont-ils les peuples d’Asie Mineure, voire les Romains ? Toujours est-il que vers 105 ou 115 avant J.-C., une ambassade chinoise fut envoyée dans le Ngan-Si, c’est-à-dire chez les Parthes. Nous ne savons guère quels furent ses résultats.
Nous savons par contre qu’il a existé un commerce non négligeable entre l’Empire romain et l’Inde, et, indirectement, avec la Chine, par la voie maritime de l’océan Indien, préférée parce qu’elle permettait de contourner l’obstacle continental de Palmyre et des Parthes. Nous le savons en particulier par le récit parvenu jusqu’à nous, intitulé le «Périple de la mer Érythrée», écrit sans doute par un marchand grec d’Égypte. Ce texte contient des renseignements sur les côtes d’Arabie, de l’Inde du Nord, et même de l’Extrême-Orient (la Malaisie ou la Chine?), au terme d’un récit qui décrit un périple partant depuis les ports de Bérénice et d’Alexandrie. Il fallait en moyenne trois mois et demi pour aller d’Italie en Inde, un an pour l’aller et retour (car on attendait le retour de la mousson).
Les produits transportés étaient la soie (de Chine), la cannelle, le poivre, la mousseline de coton, le corail rouge de la Méditerranée, l’huile de palme, le sucre de canne. Le commerce de la soie par voie terrestre passait par la Perse. Un Grec de Macédoine, Maés Titianos, est allé, selon Ptolémée, depuis la Méditerranée jusqu’en Chine (le « pays des Sères »). Il aurait mis sept ans. Il ne rapporta aucun renseignement important de ce trajet. Ptolémée évalue à 11000 km la distance entre Hierapolis (en Syrie) et « Sera », capitale des Sères. Vers la fin du 1er siècle après J.-C., un grand royaume s’interposait entre la Chine exportatrice de soie et les revendeurs persans vers Rome : le royaume des Kouchan. C’est de cet empire que les envoyés de Maés Titianos partirent vers la Chine. En 90 après J.-C. le roi des Kouchan envoya à la cour de Chine des ambassadeurs, dans le but de solliciter un mariage et une alliance. L’échec de l’ambassade conduisit à une vive tension politique.
La Chine envoya alors le général Pan Tch’ao en 97, afin de pousser vers l’ouest et de conquérir l’ensemble de l’Asie centrale. Pendant trente ans, Pan Tch’ao guerroya dans les oasis d’Asie centrale, remportant victoire sur victoire. Il envoya par ailleurs une ambassade vers l’Ouest, afin de solliciter une alliance avec Ta-ts’in (Rome). L’envoyé, Kan Ying, aurait traversé la Mésopotamie, l’Asie Mineure, l’Arabie… Mais a-t-il vu la Méditerranée? la Caspienne? Arrivé à une grande mer, il refusa de s’embarquer et revint par la Perse. Il a laissé un récit détaillé de son voyage. Au 1er siècle après J.-C. le roi des Kouchan envoya une ambassade à Rome pour conclure un accord commercial, après l’échec de ses tentatives vers la Chine. Par ailleurs la Perse et la Chine échangent à ce moment-là des ambassades régulières et semblent en relations commerciales continues. Mais les marchands chinois ne semblent pas avoir été pleinement satisfaits des accords avec la Perse.
On le voit, tant sur plan commercial que militaire, des tentatives furent faites, depuis les deux extrémités de l’Eurasie, pour établir un contact régulier, créer une « Route de la soie». Mais les obstacles géographiques (les énormes distances) et politiques (la multiplicité des royaumes et les fluctuations de leurs alliances stratégiques) empêchèrent la réalisation de ce rêve: «Pendant deux ou trois générations, trois ou quatre grands empires se cherchent et ne se trouvent pas».
Jamais un ambassadeur romain n’arriva par la route des terres jusqu’à la cour de Chine. L’empereur Antonin envoya une ambassade par la voie maritime, mais on ignore son résultat (l’existence de cette ambassade est rapportée uniquement par une chronique chinoise !).
L’Empire romain connaissait l’Asie essentiellement par les récits des voyages d’Alexandre le Grand, et par le «Périple de la mer Érythrée».
Le «Périple» parle de la Chine en la désignant par le mot «This». Ptolémée, quant à lui, parle du pays de «Sina», de «Sinae» (ce qui est proche du terme «Thinae» utilisé par le «Périple»), qui serait distinct de la « Sérique».
Ainsi pendant longtemps les Occidentaux firent une distinction entre deux pays exportateurs de soie: «Sina», accessible par mer, et «Serique», accessible par terre et situé au nord du premier. Il s’agissait en fait, nous le savons, d’un seul et unique empire: la Chine. Et il n’est pas impossible que les deux villes mentionnées par les récits, «Sera Metropolis» et «Thinae», soient une seule et même ville. Mais laquelle?

• Gerard Leclerc
La Mondialisation culturelle
Les civilisations à l’épreuve

loading...
loading...

Articles similaires

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *