Les civilisations à l’épreuve de la mondialisation (6)

Chez les géographes et voyageurs arabes (Istahri, lbn Hawqal), on en vient à parler du «domaine de l’Islam», ou de l’«empire de l’Islam», ou de la « civilisation de l’Islam» (mamlakat-al Islam), ou du «pays d’islam» (bilad al-Islam). La «mamlaka» de l’islam se distingue de la «mamlaka» de l’Inde, de celle de la Chine, de celle du «Rum»: «Un peu partout dans le monde en contact avec l’Islam, le commerce a pris le relais de la conquête. Preuve de la stabilisation de la mamlaka : le silence de la géographie arabe sur la distinction, fondamentale en droit musulman, entre les pays de l’Islam (dar al Islam) et le reste, le pays voué à la guerre pour la foi (dar aI harb)».
Toutefois cette reconnaissance de la diversité du monde, de l’existence d’autres civilisations que l’Islam, n’empêche pas un certain ethnocentrisme. L’Islam est le centre du monde. Et l’Irak est le centre de l’Islam, donc du monde. L’Égypte est quelquefois considérée elle aussi comme centrale. De même les lieux saints d’Arabie. Ou encore Jérusalem. Et si les voyageurs et géographes arabes dressent un tableau du monde entier, y compris des mondes entourant l’Islam, les historiens arabes ont surtout étudié l’Islam. Ils ont peu étudié en particulier, et surtout par obligation, l’Occident qui les a combattus, influencés, puis finalement dominés.
L’Islam, du moins dans les regions centrales du Proche-Orient, se savait – et s’est quelquefois voulu – l’héritier des civilisations antiques, Rome et la Grèce. Le respect allait surtout à l’hellénisme, les Romains étant considérés comme de simples imitateurs et vulgarisateurs des Grecs. Ce sont les textes philosophiques grecs que les lettrés et savants arabes s’empressèrent de faire traduire et de commenter. Mais même si le savoir profane des Grecs pouvait être valorisé dans certains domaines de la vie sociale et culturelle, son statut demeurait fort inférieur à la vraie connaissance, tirée du Coran et de ses commentaires théologiques, juridiques, etc. D’ailleurs la langue arabe, issue de celle, «inimitable », du Coran, avait la préséance sur toutes les autres. Les autres langues, parlées par les minorités et les étrangers, sont des langues profanes; la langue arabe est la langue sacrée, la langue de la Révélation, la langue de Dieu.
L’Islam médiéval était profondément convaincu de sa perfection, de son autosuffisance, de sa centralité. L’histoire universelle était celle de l’Islam. A l’extérieur il y avait des peuples et des territoires, qu’on connaissait plus ou moins bien. Au Moyen Age l’Islam domine la mer, les mers. Du moins l’océan Indien, la mer Rouge et le golfe Persique. La Méditerranée est partagée entre l’Islam et l’infidèle. On l’appelle quelquefois la « mer du Rum » (bahr ar Rum). Mais de façon générale la mer est dévalorisée au profit de la terre, du continent que domine l’Islam. L’Islam est plus continental que maritime ; l’Océan occidental et l’Océan oriental sont le bout du monde inconnu et menaçant. La mer de Chine (bahr as Sin), la mer de l’Inde (bahr as Hind), la mer d’Afrique orientale (bahr as Zang) sont relativement balisées. La mer de l’Ouest au contraire est le défi absolu, la mer des Ténèbres, la mer Verte, la mer Environnante.
De nombreux voyageurs arabes se sont aventurés hors des territoires de l’Islam. Mais aucun ne s’est intéressé, selon l’islamologue anglais Bernard Lewis, à l’histoire des peuples infidèles, sauf quelques exceptions.
Le Turc, dans l’islam classique, est à mi-chemin de l’étranger et de l’islam. A la fois au-dehors et au-dedans, il est un peu comme le barbare dans le monde romain. Serviteur de l’Islam (car il est converti), il pourrait un jour devenir son maître.
Dans la géographie de l’islam qu’a étudié avec tant de minutie André Miquel, l’Europe, c’est Arufa l’ensemble des pays qui se situent à l’horizon nord-ouest de l’Islam. Certains, comme Masudi, distinguent les Grecs (al Yunan. al y Yunaniyyun), les Romains (ar Rum), les Francs (al lfrangi). Mais bien des incertitudes se font jour. Le mot « Rum
» désigne aussi bien Byzance (l’Empire romain d’Orient) que Rome, les chrétiens d’Occident. Les musulmans n’ont pas toujours une idée claire de la différence entre les chrétiens de l’Europe de l’Ouest, les Francs (Farangi) et les chrétiens d’Orient, les Byzantins, les « Romains » (Roumi). En général cependant, Rum, c’est d’abord Byzance, l’empire proche et menaçant, ennemi irréconciliable de l’Islam.
Les Croisades, selon Lewis, n’ont nullement amené les musulmans à s’intéresser aux Francs qui s’étaient installés au milieu d’eux, en Palestine, et à relier les événements du Proche-Orient à des informations possibles sur la nature des peuples européens, les Francs, et les pays qu’ils habitaient. Le concept même des « croisades », si l’on en croit F. Gabrieli (1962), n’existe pas dans l’historiographie arabe. Aucun livre ne traite dans le monde islamique d’une façon spécifique et unifiée (les interventions et invasions franques au Proche-Orient, entre 1200 et 1400. Les musulmans n’ont jamais considéré les Croisades comme fondamentalement différentes des autres guerres contre l’Infidèle. Seul parmi ses contemporains. ibn Al Athir incorpore les Croisades dans le grand antagonisme entre la Chrétienté et l’Islam. Il n’existe pas d’équivalent arabe de Guillaume de Tyr, qui apprit l’arabe et qui utilisa des sources arabes pour écrire son histoire (aujourd’hui perdue) des Croisades.
De façon caractéristique, le sentiment d’indifférence à l’égard des Francs et des Byzantins, fondé sur un certain mépris et sur la conviction d’une supériorité globale, se distingue de l’intérêt manifesté par les Arabes à l’égard des civilisations anciennes de l’Orient, et pour les Mongols, dangereux envahisseurs venus de l’Est. Mais, aux dires des spécialistes, il existe dans l’Islam classique, un sentiment de supériorité et de dédain à l’égard de l’étranger de quel qu’il soit, où qu’il soit… Souvent d’ailleurs l’étrange et l’étranger se confondent. Il existe bien entendu des exceptions remarquables à ce manque d’intérêt pour les civilisations non islamiques : les voyageurs Masudi et Al Biruni en sont les, exemples les plus notables. lbn Khaldoun lui-même, dans son Histoire (C universelle» ne dépasse pas les frontières de l’Islam (Espagne à l’ouest, Iran à l’est). Masudi s’intéresse aux civilisations de l’Europe de l’Ouest et de l’Asie centrale et Al Biruni est l’auteur d’un ouvrage remarquable stir l’Inde. La seule histoire universelle produite en terre d’Islam est celle de Rashid al Din, historien des conquêtes mongoles, lesquelles relièrent sous une dynastie unique les civilisations de l’Asie du Sud-Ouest et celles de l’Extrême-Orient. Pour écrire son histoire. Rashid al Din eut recours aux services d’informateurs étrangers : deux savants chinois, un moine bouddhiste du Cachemire, un spécialiste mongol et un voyageur franc.
L’histoire de Rashid al Din parle des «Francs» (les Européens) : elle restera la seule à parler de ce sujet jusqu’au XVIe siècle, quand les Turcs se consacrèrent à leur tour à une recherche sur la civilisation de l’Europe.

• Gerard Leclerc
La Mondialisation culturelle
Les civilisations à l’épreuve

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