Les DVD, ça n’est plus ce que c’était…

Il y a un mois, un ami de Si Mohamed est venu le voir pour l’avertir et le conseiller : «J’ai appris que certains services municipaux préparaient une campagne de contrôle des vendeurs de DVD. Surtout arrange-toi pour qu’ils ne trouvent chez toi ni cassettes pornographiques ni films marocains, cela risquerait de te coûter très cher… »
Cet avertissement n’a pas ému Si Mohamed outre mesure : «Il faudrait que je sois fou pour m’exposer à un risque pareil. Ce bisness me permet de gagner honnêtement ma vie et de subvenir aux besoins de ma famille et de mon foyer. Je ne vends et n’échange que des DVD de films étrangers, que j’achète à Derb Ghallef, comme tout le monde.»
Chez Si Mohamed, qui tient depuis six ans une table, comme on dit dans le jargon de la rue, quelque part dans Casablanca, vous ne trouverez donc jamais Marock, le film marocain dont tout le monde parle.
Mais vous serez accueilli par un commerçant informel, c’est comme ça qu’on les appelle, très attaché à ses valeurs de qualité de service, de courtoisie et d’honnêteté.
Ramadan, un bon mois pour les vendeurs de DVD ? On imagine a priori que les longues heures à faire passer en attendant l’heure de la rupture du jeûne n’ont pas dû manquer de stimuler le marché… Eh bien non, pas tant que ça, répond Si Mohamed qui confirme la tendance qui prédomine dans son quartier, où d’autres vendeurs «à la table» se sont installés. Une morosité qui tient, selon lui, à deux facteurs : d’une part, la prolifération de vendeurs et d’autre part le fait que cette année précisément, le Ramadan ne connaît pas l’animation commerciale des autres années.
Si Mohamed a trente ans. En réalité, le commerce des DVD n’est pas sa seule activité. Il travaille depuis six ans dans l’industrie du cuir mais le smig ne suffit pas à faire vivre une famille, d’autant que dans le cuir, on ne travaille vraiment que quelques mois par an. Alors, il y a cinq ans, il s’est lancé dans le commerce des DVD. Avec, à ses débuts, un avantage sur ses concurrents, peu nombreux de toute façon : «J’étais le seul à proposer des DVD, le marché était dominé par les VCD. Il faut dire que c’était le temps où les DVD coûtaient 80 dirhams à Derb Ghallef, je les revendais entre 100 et 120 dirhams et je les échangeais pour 40 dirhams. A cette époque, oui, ce bisness était vraiment profitable. Mais ça n’avait duré que deux courtes années. Un jour, les pochettes et les CD fabriqués en Chine ont inondé le marché. En même temps, les graveurs ont vu leur prix baisser considérablement. Ça a été le début de la chute des prix. Aujourd’hui, une copie bien gravée sous pochette revient à 5 dirhams chez le fournisseur. Les vendeurs se sont multipliés. Ce bisness a cessé d’être une vache à lait.»
Les effets négatifs de la loi de la reproductibilité technique, selon laquelle tout ce qui peut être produit en grande série voit son prix chuter, a donc eu raison des années grasses du secteur. Si Mohamed en a bien des regrets : «Avec tout l’argent que j’ai gagné à cette époque, je me suis marié, j’ai retapé ma maison, j’ai assuré tous les frais de mon foyer, de ma femme et de mon petit garçon. Mais si j’avais pu prévoir que le marché s’effondrerait, j’aurais fait comme tous ceux qui ont profité de cet argent pour s’acheter un contrat de travail à l’étranger. Aujourd’hui, je vivrais sans l’angoisse du lendemain… »
Pour s’en sortir, Si Mohamed peut toutefois compter sur deux atouts : d’une part son excellente réputation, qui lui vaut une clientèle fidèle et d’autre part son sens du commerce, éprouvé par un sens aigu de la débrouillardise, «l’éducation de la rue», dit-il. Dans une vitrine située en face de sa table, il a loué un emplacement où il expose des sacs à main et des portefeuilles : «Je suis père de famille désormais, tant que je vivrai, je me dois d’assurer… »

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