Les livres de la semaine

«Hommes sans mère»
« Un jour brûlant, les quartiers-maîtres de seconde classe Homer et Olmann marchaient entre des champs de pommes de terre ». Que font des marins dans un champs de pommes de terre ? Leur navire est au mouillage non loin de là. Une baie du Panama, on suppose. Eux s’en éloignent, on devine qu’ils reviennent de l’enfer, d’un enfer non nommé, comme les protagonistes de «Quatre soldats» sortaient tout à coup de l’hiver et de la guerre. Du reste, Homer est un personnage sur le modèle de Pavel, et Olmann plus embarrassé fait penser au géant Ouzbek Kyabine. Cette fois, c’est cette promiscuité masculine qui constitue la seule vie possible sur un bateau. Et pour seule échappée, cette baraque où ils se rendent à la fois bordel et maison de jeux. Bien entendu, comme nous sommes chez Mingarelli, il n’y aura pas de sexe entre Homer et Maria, mais il la paiera comme si ça avait eu lieu, et ils auront le plus bouleversant des échanges.
On a connu un Mingarelli « rural » (Une Rivière verte et silencieuse, La dernière neige, La beauté des Loutres), un Mingarelli « historique » (Quatre soldats), mais ici il aborde pour la première fois ses trois années vécues (dans la douleur) sur un porte-avion de la Marine nationale, pour embrasser un thème universel, celui-là même que désigne le titre: Hommes sans mère. L’effort promotionnel particulier entrepris sur Quatre soldats a été payé de retour. Les jurys s’y intéressent, huit mois après sa parution. Avec la parution simultanée de Quatre soldats en poche et après un retentissement surtout régional pour le Médicis, dû au décalage entre la parution et la remise du prix, ce nouveau roman permettra de créer enfin « l’événement Mingarelli »

«La Démence du sage»
Printemps 1989. Dans une Chine encore endormie, les étudiants commencent à donner de la voix à Pékin. Mais dans une province reculée, ce qui vient troubler la routine de la faculté de Shanning, c’est l’attaque d’apoplexie qui fait perdre l’esprit au professeur Yang, vénérable lettré respecté de tous pour son érudition. Jian Wan, son meilleur étudiant et le fiancé de sa fille Meimei, est chargé par la secrétaire du Parti d’aller le veiller chaque après-midi à l’hôpital. D’abord consterné puis captivé par les divagations de son mainte à penser, Jian découvre au fil des jours un homme révolté, longtemps contraint au silence, et une sagesse infinie dans laquelle il puisera la force de rejeter la voie toute tracée pour aller affronter enfin la vraie vie. Ha Jin signe ici un roman doux-amer tout en nuances où l’éternel conflit entre conformisme et individualisme, intégrité et pragmatisme, loyauté et trahison, trouve une expression nouvelle dans le magnifique portrait intimiste d’une âme brisée. Là, entre des phases de sommeil agité et de veille, Yang évoque pêle-mêle la Bible, la Genèse, une société où les hommes seraient égaux, Dante et la Divine Comédie, mais aussi des épisodes érotiques et une cellule où il aurait été enfermé. D’abord consterné devant cet homme qu’il croit devenu fou, Jian se met à écouter ses « divagations » d’une autre oreille. Entre les slogans de la Révolution culturelle scandés dans son sommeil et ses gémissements contre les travaux inhumains endurés trois ans dans un camp de redressement, les discours désordonnés sur sa vie privée – une liaison contrariée avec une étudiante – et ses propos lorsqu’il est éveillé, Jian reconstitue le puzzle de sa vie faite d’humiliations, de trahisons, en raison de son choix (contre-révolutionnaire) de la poésie et de ses traductions de Goethe.
Ebranlé par les conseils de Yang, bouleversé de le voir mourir plein de haine, Jian renonce à sa carrière universitaire et part avec une poignée d’étudiants à Pékin où il assiste au massacre de la foule par l’armée sur la place Tienanmen. Rentré à Shanning, recherché par la police, il part précipitamment vers Hong Kong. Nous le perdons de vue au moment où il brûle sa carte d’étudiant et entre chez le barbier pour se faire couper les cheveux et se rendre méconnaissable.
Par touches discrètes, Ha Jin nous brosse un tableau accablant du post-maoïsme : déliquescence des services publics, impéritie et passivité des médecins, médiocrité des enseignants, de l’appareil du parti, les carrières se dessinant en fonction de la soumission. Si la «Longue attente» avait déjà été une révélation, ce troisième roman confirme la maîtrise de l’auteur dans son sujet, dans son récit. Les pages sur les journées les plus sanglantes des évènements de la place Tienanmen, sont une lecture neuve pour nous. Ce n’est plus un reportage mais un drame vécu, et c’est superbe. Ha Jin est vraiment un auteur qui tient les promesses contenues dans son précédent livre. Né en Chine en 1956, Ha Jin a servi six ans dans l’armée populaire de libération avant de quitter sa Chine natale pour les Etats-Unis en 1985 grâce à une bourse. Fait remarquable : après des études à Brandeis University, il a choisi la langue anglaise pour écrire deux volumes de poèmes, trois recueils de nouvelles et trois romans remarqués. Le deuxième, «La longue attente», couronné par le National Book Award, le PEN/Faulkner Award, finaliste du Pulitzer Prize, fait l’objet d’une adaptation cinématographique par Peter Chan (Tigre et Dragon et Le roi et moi). Le Seuil publie simultanément son premier roman, La mare, et son troisième, «La démence du sage». Ha Jin vit dans le Massachusetts et enseigne l’anglais à l’université de Boston.

«Mes années Cuba»
 » Le jour où je suis né, la terre a tremblé à Santiago de Cuba. C’est du moins ce que soutenait ma mère. Fallait-il la croire ? Le fait est que j’eus droit, au cours de ma petite enfance, à diverses versions de cette naissance héroïque…  » Ainsi commencent ces «Années Cuba», texte inclassable qui pourrait être l’autobiographie d’Eduardo Manet. Tout y est vrai, mais tout semble légendaire, tant ces pages sont folles et joyeuses… Un père avocat, d’origine espagnole, qui enlève une adolescente sur son cheval blanc ; une nourrice haïtienne qui rassure le petit Eduardo en le serrant contre ses seins, à la nuit tombée ; des amis catholiques et marxistes, qui détestent Franco, se disputent, se réconcilient autour d’un poste à galène ; la passion de l’écriture, qui emporte Eduardo à quinze ans. Puis le théâtre, le cinéma et… la politique.  » Compañero  » des révolutionnaires cubains, qu’il suivra dans les situations les plus improbables, du lycée de La Havane jusqu’à New York, des théâtres militants aux chambres du Ritz, Eduardo Manet nous offre ici un portrait féroce mais tendre du  » marxisme tropical « . Par la suite, il voyagera dans tout le bloc soviétique, dont il révèle la vitalité morbide et drôle… Dans la grande tradition sud-américaine, Eduardo Manet se raconte avec sensualité, exaltation, jusqu’à la France de 1968 – mais c’est une autre histoire…
Eduardo Manet est Français depuis 1979. Prix Goncourt des lycéens pour «L’île du lézard vert», prix Interallié pour «Rhapsodie cubaine», prix du Roman d’évasion pour D’amour et d’exil, il a publié également «La sagesse du singe et Maestro !»

«Le Caméléon»
Kiev, 1997. Dans le studio qu’il vient d’acheter, Nikolaï Sotnikov, découvre Kobzar, un livre de Taras Chevtchenko considéré comme le chef-d’oeuvre du grand poète et patriote ukrainien. Dans les marges, figurent au crayon les multiples annotations d’un homme mort dans des conditions suspectes. Dans un document que ses amis ont glissé dans son cercueil, il écrivait avoir découvert une chose précieuse pour le peuple ukrainien. Nikolaï se rend la nuit au cimetière, et après avoir procédé à une exhumation clandestine, récupère cette lettre. Écrite en 1851, elle accusait Chevtchenko, alors soldat à Manguychlak, Kazakhstan, d’avoir caché quelque chose dans le sable. Veilleur de nuit dans un entrepôt d’aliments pour bébés, Nikolaï se rend compte que cette activité masque un trafic de drogue et il est obligé de quitter Kiev. Il en profite pour rallier Manguychlak afin de percer l’énigme Chevtchenko. En chemin, il rencontre une jeune Kazakh, la belle Goulia, qui va l’accompagner dans un périple jalonné de rencontres dont la plus surprenante sera sans doute celle d’un gentil caméléon. Foisonnant roman d’aventures, ce voyage initiatique du narrateur à la recherche d’un trésor qui reste ici symbolique, trouvera sa récompense. Maniant la parabole et l’humour, Andreï Kourkov, d’une écriture limpide et attrayante, proclame la vanité des nationalismes et dresse un portrait des anciennes républiques soviétiques gangrenées par les trafics et la corruption.
Après «Le Pingouin», dans ce nouveau roman plein d’humour et de suspense, Andreï Kourkov, par le biais de la fiction, traite d’un pays instable, où les trafics et les extrémismes politiques ont encore la part belle.

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